Alexandre Orloff


  • " c'est une hérésie de penser que l'esprit est mobile et l'essence des choses statique ; que l'essence est pure comme le cristal et l'apparence turbide ".
    citant dôgen, le grand mystique zen du xiiie siècle, salah stétié commente : " je crois voir là une clé de l'être-au-monde japonais et de l'esthétique nippone dans son ensemble, dont kyôto porte à la fois le sens et le non-sens ". a touches discrètes, entrelaçant description, narration, interprétation, l'auteur parcourt les lieux sacrés, héritage de mille ans d'histoire, sans que le chemin et le legs ne soient ni touristiques, ni platement patrimoniaux: c'est " toute l'âme résumée " du japon qu'il fait pressentir et rend presque palpable, ces " images du monde flottant " dont parle le dit du genji, que chacun des ensembles de temples et de jardins module et recompose, faisant de la " ville de la sérénité et de la paix ", heian-kyô, le centre du monde, microcosme de l'univers, depuis l'époque de heian, au début du ixe siècle, jusqu'à celle du meiji quand, en 1868, la capitale est transférée à tokyo.
    plus encore que le contexte historique, l'évocation des mythes fondateurs est ici primordiale : celui du couple divin izanagi/izanami d'oú naît la déesse du soleil, amatérasu, ancêtre du premier empereur ; ou celle du dieu-renard inari et des autres kamis. ils éclairent les rites du shintô, la " voie des dieux ", cadre omniprésent de la civilisation japonaise, auquel s'agrègent les apports de la chine - confucianisme et taoïsme - et du bouddhisme mahâyanâ, venu de corée dès le vie siècle: zen et paradis d'amida, " vie et lumière sans limites ", dont tant de temples et de jardins portent la marque, au premier rang desquels le pavillon d'or, le byôdô-in et le sanzen-in.
    le jardin est parcours, jardin-promenade-source-lac, selon sa dénomination classique. le livre secret des jardins (xxiie siècle), s'inspirant de la peinture chinoise " montagne/eau ", shan sui, en prescrit les jalons : fusion dans la topographie, restitution de paysages célèbres, disposition rituelle des pierres, des cours d'eau et des lacs, îles, ponts et arbres. le " paysage emprunté ", shakkei, intègre les éléments extérieurs de la nature à la composition du jardin et du temple, tel le mont hiei pour la villa impériale, shûgaku-in.
    le jeu incessant de l'intérieur et de l'extérieur, ne livrant de l'ensemble que vues mouvantes et aperçus fugaces, depuis les engawas, vérandas latérales, à travers les cloisons translucides (shoji) ou peints en trompe-l'oeil sur les fusumas, est le contrepoint essentiel à la fixité, à la répétition obsessionnelle des formes. jusqu'aux " jardins secs ", kare-sansui, du saihô-ji, du daisen-in et du ryôan-ji, le chef-d'oeuvre absolu, configuration la plus réduite de l'univers, rectangle plat de 200 mâ²de sable blanc, jonché de quinze pierres éparses l'ensemble n'en peut jamais être saisi d'un seul regard, la fixité du sable figure son contraire, le mouvement de l'océan, la vacuité du tout (il est mutei, " jardin du néant ") s'ouvre à tous les symboles de la cosmogonie.
    c'est ce rythme que les photographies et la mise en pages du livre reproduisent, les jeux de miroirs de l'un et du multiple, de l'infinie variation sur le même thème, oú l'effet de surprise renforce, loin de la dissoudre, la pure sensation de l'être. tout est donc résonance et correspondances, dialogues en rêve, comme l'écrit le grand maître des jardins, musô soseki. et d'abord, avec les autres " voies " du raccourci tendu et tremblé : le haikai, le sabre, le tir à l'arc, le langage des fleurs, ikebana, le cha noyu, cérémonie du thé, les notes cristallines du shamisen, la guitare à trois cordes, le théâtre de poupées, bunraku, le travail du bois, ce tracé décisif de l'écriture, enfin, que l'auteur, dans une page magnifique, oppose à l'entrelacs mystique de la calligraphie arabe.
    dialogue aussi avec notre sensibilité. sans jamais réduire à nos catégories occidentales, par de superficielles analogies, l'univers mental du japon dont kyôto est l'émanation suprême, l'auteur tisse un réseau d'échos et d'harmoniques oú se rejoignent les intuitions d'héraclite et d'ibn arabi, de stéphane mallarmé et de paul claudel, de roland barthes, henri michaux, yves bonnefoy, scrutateurs de cette " harmonie latente plus forte que l'évidente ", source de toute peinture, de toute musique, de toute poésie.


  • Par son ampleur, par la richesse exceptionnelle de sa documentation photographique, réalisée par Alexandre Orloff, en mission pour l'unesco, par l'autorité, le style souverain et enjoué de son auteur, Salah Stétié, voici le livre majeur sur les médinas. Ces «villes» par excellence, bordées par le désert, furent de tout temps au coeur de la civilisation méditerranéenne, antithèse dionysiaque aux cités d'Occident, nées, elles, du versant apollinien de la Méditerranée, du génie géométrique d'Hippodamos de Milet, du rationalisme hellénistique et de la rigueur romaine.
    Les merveilles de l'architecture et du décor - mosquées, écoles coraniques (medersas), zaouïas consacrées à un saint, portes monumentales, coupoles, plafonds et fenêtres de bois polychrome -, se déploient en majesté, au rythme des doubles pages qui, pour un même sujet, alternent vues panoramiques et détails des entrelacs décoratifs à la vertigineuse complexité.
    À l'instar de Chartres, de Reims ou de Versailles, voici, à Fès, la célèbre mosquée Al-Qaraouyîne, synthèse de tous les courants artistiques de l'art médiéval en Islam, qui fut la plus ancienne université d'Occident (avec sa bibliothèque de trente mille volumes et dix mille manuscrits) ; la suprême élégance des medersas Bou-Inania, el Azzarine, Sahrig aux fenêtres de bois sculpté. auxquelles répondent, à Tunis, les marbres des mosquées Ez-Zitouna et Hammouda Pacha ou de la medersa Suleymaniya à la coupole d'une finesse inégalée. Les palais de la casbah d'Alger - celui du Raïs, aujourd'hui restauré («Bastion 23»), ceux du dey et du bey, zelliges, miroirs et stucs de Dar Hassan Pacha et Dar Bekri (musée des Arts et Traditions populaires) - rivalisent de luxuriance avec le splendide Dar Husseïn de Tunis (Institut d'art et d'architecture) ou, à Fès, le palais du Glaouï et le Dar Chergui et son riyad aux célèbres fontaines.
    La profusion des matériaux - marbre, céramique, stuc, verre, bois (à Fès spécialement) - et les multiples influences stylistiques - italienne et turque à Tunis, andalouse à Alger et surtout à Fès, évitant toute monotonie, conduisent le lecteur de surprises en émerveillements sans cesse renouvelés. Y contribue aussi le foisonnement des activités humaines, des plus humbles aux plus festives tel le moussem de Moulay Idriss, à Fès. Échoppes des souks, femmes à la fontaine (la Najjarîne de Fès, mariant le zellige au bois de cèdre), «royaume des femmes» aux terrasses de la casbah d'Alger, dinandiers, orfèvres, tanneurs, cordonniers de Fès, maraîchers, libraires, fabricants de chéchias de Tunis : les «Travaux et les Jours» rythment la médina, ferment de vie, noyau de l'Histoire et de la civilisation.

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