Remi Labrusse

  • L'oeuvre de Miró (1893-1983) a pris feu dans les ruines de la tradition de la représentation en Occident. Comment comprendre l'extraordinaire énergie créatrice qui s'est déployée entre ses débuts en Catalogne, son premier séjour à Paris en  1920 et la Seconde Guerre mondiale  ? Au cours de cette période d'intense recherche mûrissent et s'élaborent les ferments d'une pensée qui irriguera l'oeuvre de l'artiste jusqu'en ses ultimes prolongements.
    Une première approche consiste à replacer l'artiste dans le vaste contexte des poétiques du mythe, contemporaines de son oeuvre. Que Miró ait voulu parer ses créations de feux mythiques signifie qu'en sympathie avec le surréalisme et avec d'autres sensibilités proches (celles, en particulier, d'André Masson, de Michel Leiris et de Georges Bataille), il a été saisi par le désir de faire résonner, dans l'édifice brisé des formes de la représentation, la vibration éclatante des origines. Miró a passionnément participé à cet exhaussement d'un socle que la désagrégation de la culture classique européenne allait mettre au jour, par grandes concrétions d'images sauvages, irriguées d'une violence archaïque, secouées d'un rire métaphysique. Tous les récits, tous les objets venus d'horizons non européens ont été compris dans cette lumière, celle d'un nouveau savoir émergeant des ruines, et encourageant à accroître la destruction pour se parfaire. C'est ainsi que le jeune peintre s'est rendu célèbre en voulant de tout son être, disait-il, «  assassiner la peinture  ».
    Une autre voix, cependant, n'a pas cessé de se faire entendre en lui. Redevable à l'expérience solitaire de la campagne, au repliement méditatif, dans les champs de sa ferme de Montroig, cette voix ignorait les débats tempétueux de l'art contemporain et les rêveries primitivistes. Elle encouragea l'artiste à distendre le réseau des représentations pour remonter vers un sentiment de la vie intérieure irréductible à toute image. Il s'agissait donc de rendre les images, dans leur fragilité, dans leur ruine, réceptives à une résonance invisible, celle de la pure subjectivité.
    Entre ces deux postulations le mythe collectif et la vie intérieure , l'oeuvre a maintenu pendant un peu plus de deux décennies une tension, souvent portée à un point extrême d'incandescence, qui a fait sa singulière grandeur et sa gravité.
    Publié pour la première fois en 2004, ce texte essentiel dans l'historiographie du peintre a été mis à jour par Rémi Labrusse à l'occasion de l'exposition que le Grand Palais consacre à Miró à l'automne 2018.

  • La «  préhistoire  » est une idée moderne : elle s'installe dans les représentations occidentales à la fin du XVIIIe siècle et est nommée comme telle à partir des années 1840. Depuis ce temps, elle désigne des réalités apparemment très hétérogènes,  dans notre imaginaire collectif : celles d'une terre vivante sans les hommes ; d'un temps long de l'espèce humaine elle-même ou plutôt des espèces humaines ; enfin, de cultures multimillénaires, opaques, illisibles mais plus que jamais présentes, grâce aux  innombrables témoins matériels que nous en accumulons.
    Qu'est-ce qui relie ces représentations ? En quoi leur surgissement correspond-il à des besoins, à des attentes spécifiquement modernes ? C'est la question directrice qui anime ce livre.
    Les éléments de réponse convergent tous vers l'hypothèse qu'un rapport au temps radicalement nouveau s'est mis en place depuis la Révolution scientifique, technique et industrielle du XVIIIe siècle ce « sombre abîme du temps » qui s'est ouvert dans nos consciences et dont Buffon fut un des premiers à mesurer non pas la profondeur exacte mais l'infini pouvoir d'ébranlement de notre identité d'humains. Ainsi, c'est moins la modernité qui définit la «  préhistoire  » que l'inverse : la «  préhistoire  », en tant qu'idée mélange de concepts, d'observations et de fantasmes, contribue à révéler la modernité en ses tréfonds. À révéler, autrement dit, notre vécu d'êtres en crise, rassemblant en un seul geste tragique la quête des commencements et l'appréhension de la fin.
    Pourquoi l'envers du temps  ? Parce que, dans cette situation critique, l'idée de préhistoire retourne comme un gant notre expérience du temps. En nous faisant plonger en lui comme dans un gouffre, elle met sens dessus dessous ses différentes dimensions  : passé, présent, futur sous la lumière noire d'une possible fin des mondes humains.
    Dans son ensemble, la réflexion menée dans ce livre emprunte à la science préhistorienne proprement dite, à l'anthropologie, à la philosophie et à l'histoire des représentations. Mais elle fait aussi la part belle à l'histoire de l'art, pour une raison fondamentale : c'est qu'en se laissant bouleverser par l'idée de préhistoire, un certain nombre d'artistes majeurs ont contribué décisivement à modeler nos façons d'habiter cette pensée  ; d'autres continuent à le faire aujourd'hui. Les incertitudes irréductibles du discours scientifique sur la préhistoire laissent automatiquement le champ libre à la création poétique, conceptuelle et plastique. Parmi beaucoup d'autres, Cézanne, Miró, Giacometti, Smithson, autant que Cuvier, Darwin, Proust, Heidegger ou Leroi-Gourhan sont donc les messagers de notre présent préhistorique.

  • Coïncidant avec la rétrospective organisée par Jean-Louis Prat au Grand Palais à Paris, la Galerie Lelong & Co. présente une sélection d'oeuvres sur papier de deux décennies (1930-1950), années du plein épanouissement de l'oeuvre.
    Le catalogue bilingue (français-anglais) de l'exposition est préfacé par Rémi Labrusse, auteur de Miró, un feu dans les ruines (Hazan). Parallèlement à l'exposition de la rue de Téhéran, la galerie montre dans son nouvel espace, 38 avenue Matignon, un ensemble de peintures, dessins et sculptures couvrant l'ensemble de la carrière de l'artiste (jusqu'au 17 novembre). À cette occasion paraît le dernier volume du catalogue raisonné des dessins de Miró, qui comporte aussi les addenda aux volumes précédents.
    Ce sont en tout quatorze volumes qui couvrent peintures, sculptures, céramiques, dessins, une longue entreprise initiée par Jacques Dupin et maintenant menée à son terme.

  • La question des origines s'est toujours posée à l'humanité. Longtemps, ce passé nébuleux a fait l'objet de constructions plus proches des mythes et légendes que d'une quelconque histoire de l'homme. C'est au xixe?siècle que le mot «?préhistoire?» est entré dans le langage courant. Pour autant, les horizons qu'il évoque ne sont pas les mêmes selon qu'on est adulte ou enfant, spécialiste ou néophyte. Des désirs différents y résonnent. Ils contribuent à donner toute sa richesse et sa complexité à l'idée de préhistoire aujourd'hui.
    La préhistoire des préhistoriens est très concrète, forgée à partir d'indices matériels qu'ils réunissent à la manière de détectives. Malgré l'absence de documents écrits, cette très longue durée est mieux comprise grâce aux techniques fines de fouille, aux progrès des datations et de l'analyse des vestiges. Anthropologues, philosophes, psychanalystes et historiens portent sur la préhistoire un oeil plus distancié. Artistes et écrivains y voient un monde perdu, un âge d'or, à moins qu'elle ne soit pour eux le miroir déformant de notre propre société. Autant de visions qui se nourrissent mutuellement.

    Ont collaboré à cet ouvrage préhistoriens, historiens, philosophes, anthropologues, psychanalystes, spécialistes d'histoire de l'art et de littérature, mais aussi des médiateurs, des artistes et des écrivains comme Renaud Ego, Maylis de Kerangal, Zad Moultaka et Jean-Loup Trassard, qui ont accepté de raconter leur rencontre avec la préhistoire.

  • L'idée de « préhistoire » est une idée moderne, inventée au 19e siècle. Découverte grâce sa matérialité (fossiles, couches géologiques, artefacts...), elle suscite perplexité et fascination à l'ère moderne. Les découvertes préhistoriques sont photographiées, moulées et reproduites d'innombrables fois dans des publications, s'immisçant ainsi dans l'imaginaire populaire jusqu'à inspirer et questionner les artistes du 20e et 21e siècle. Ainsi, la prise de conscience d'une activité artistique puis la reconnaissance d'un art pariétal hantent les plus grands artistes : Picasso, Miró mais aussi Cézanne, Klee, Giacometti, Ernst, Beuys, Klein, Dubuffet, Smithson, Penone, Tacita Dean, de Chirico, Moore, Nash, etc.

    L'exposition s'attachera à montrer la manière dont les artistes actuels regardent la préhistoire en tant qu'objet de fascination, « comme sujet », mais aussi comme modèle pour des expérimentations artistiques. Ainsi seront exposées de nombreuses oeuvres modernes et contemporaines inspirées des découvertes et de l'imaginaire préhistorique. En regard, des pièces exceptionnelles, icones du paléolithique et du néolithique, seront les témoins des périodes préhistoriques. Enfin la préhistoire sera aussi évoquée en tant que discipline historique, anthropologique et artistique, à travers un large corpus de documents.

    Ces trois axes se croisent dans un catalogue structuré en 8 sections, : la caverne, la grotte, les bêtes et les hommes, etc., avec de nombreux focus thématiques écrits par des spécialistes et historiens d'art. Ces focus, avec un système de doubles pages, sont autant de clés d'entrée dans le catalogue, conçu comme un ouvrage de fond pour un large public.

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