Sciences humaines & sociales

  • Ecrire et photographier ? La question est d'une étonnante modernité. Mais elle n'est pas nouvelle et elle accompagne depuis les origines du livre l'histoire de l'édition. Sylvain Venayre saisit l'occasion de réfléchir au rapport du texte et des images, de l'art de la description des lieux face à l'art de les représenter visuellement, par l'approche des relations entre deux grands artistes du xixe siècle : Gustave Flaubert et Maxime Du Camp. Ces deux-là sont à peine âgés de 25 ans, en ce milieu du siècle, quand ils entreprennent de partir en voyage : destination le Moyen Orient. C'est une destination toute trouvée dans un contexte favorable aux voyages et aux expéditions.
    La France a découvert l'égypte avec l'expédition de Bonaparte (1798-1801), l'égyptologie avec Jean-François Champollion et de nouveaux accès avec l'entrepreneur Ferdinand de Lesseps. L'« égyptomanie » s'inscrit durablement dans le paysage culturel du nouvel empire aussi bien dans les oeuvres de l'esprit que dans les monuments. Il importe donc d'enrichir la documentation scientifique et architecturale, de s'intéresser aux usages et aux moeurs des populations et des nouvelles contrées à coloniser et surtout d'apporter des preuves et des images fiables de ces « ailleurs » pleins de promesses de profit. Celles-ci vont se multiplier jusque dans les années 1930 sur toutes sortes de supports imprimés.
    Ce milieu du siècle de l'industrie est marqué par l'exotisme, la conquête de nouveaux passages et de nouvelles terres. L'Orient est à la mode. À ce moment d'apogée du romantisme, la littérature s'est « orientalisée » avec le goût de l'ailleurs, du voyage, sous l'influence des écrits de Byron, Chateaubriand et Lamartine, qui auront aussi de l'influence sur Flaubert, Du Camp ou Nerval. C'est une époque charnière d'une histoire « contemporaine » avec l'ouverture des temps « modernes » et le développement du goût pour la science et la technique en liaison avec l'industrialisation de l'Occident. C'est notamment le début d'un cycle d'inventions de ce nouvel art de la représentation qu'est la photographie.
    Dix-neuvièmiste éclairé, historien du voyage, lecteur et rassembleur assidu de toutes sortes d'archives et de sources d'histoire culturelle, Sylvain Venayre, connu et reconnu pour ses travaux d'histoire culturelle sur Pierre Loti, suit ici de près les deux protagonistes qu'il nomme familièrement « Gustave » et « Maxime » dans leur voyage en Orient et ses conséquences sur la perception qu'ils ont respectivement de l'écriture et de la photographie. Ce débat engagé entre eux en amont de ce voyage par la publication des travaux de Maxime se poursuivra plus tard comme en atteste, dans la correspondance de Flaubert, ses parti pris et ses refus de l'illustration pour ses romans, notamment Salammbô.
    Le choix s'est porté ici, dans cet petit ouvrage, sur une relecture à la fois textuelle (avec des extraits de la Correspondance de Flaubert) et visuelle (avec une vingtaine de photographies choisies de Du Camp) de ce moment clé d'une expérience de terrain propice à une philosophie des usages de l'image.

  • Aujourd'hui le Marais est un secteur sauvegardé et jouit d'une forte attractivité touristique et commerciale alors qu'il était au coeur d'un Paris industrieux et populaire jusque dans les années 1980. Sa partie sud, au bord de la Seine, est l'un des dix-sept îlots insalubres parisiens délimités en 1920. Sous la dénomination « îlot 16 », il focalise l'attention des pouvoirs publics tout au long du XXe siècle. Son destin témoigne des liens complexes entre la réputation d'insalubrité, la stigmatisation d'un ghetto et la réflexion sur les conditions de préservation d'un quartier de Paris.

    Emblématique du Paris historique, il a suscité de nombreux programmes, projets, débats et combats avant et après la décision de sa sauvegarde au titre de la loi Malraux de 1962. Que sait-on de cette transformation urbaine ? Comment et à quel rythme a-t-elle abouti au renouvellement de la population ?

    L'aménagement de l'îlot 16 a été bloqué, dans l'entre-deux-guerres, par l'épineuse question du relogement et le coût des indemnités. Il est brusquement réactivé en 1941 dans un Paris occupé : Vichy et la préfecture de la Seine, profitant de la persécution antisémite exercée à partir de 1940, lancent une opération édilitaire de grande ampleur, inédite depuis les travaux d'Haussmann.

    L'historienne Isabelle Backouche observe à la loupe cette transformation urbaine à l'échelle de la capitale en réunissant tous les acteurs impliqués (pouvoirs politiques, administration, architectes, propriétaires, locataires, commerçants, associations, hommes de lettres et savants). Au cours de ce voyage dans les archives, elle a mené une enquête sans précédent. Sa proposition d'histoire aborde l'aménagement de la capitale en mettant en valeur la diversité de ses temporalités, les expériences de tous les Parisiens, du plus modeste au plus influent, et les résistances qui ont accompagné la genèse du Paris du XXIe siècle.

  • Cet ouvrage scientifique est une contribution importante à l'histoire de l'alimentation, centré sur le cas de Paris et de sa région durant les trois derniers siècles de l'Ancien Régime. Le système d'approvisionnement de la capitale dépendait largement des campagnes les plus proches et tout particulièrement, pour le blé et le pain, du pays de France au nord de Paris.
    Jean-Pierre Blazy concentre son analyse sur les relations entre le bourg de Gonesse, centre majeur de la boulangerie foraine durant toute la période, et les marchés parisiens. Le sujet de l'alimentation requiert une approche complexe où s'entremêlent de nombreux aspects et champs disciplinaires : l'histoire sociale et économique, l'analyse des croyances et des sensibilités ou la géohistoire des paysages se conjuguent à l'histoire des techniques et bien entendu à l'histoire politique.
    De l'agronome Olivier de Serres au début du xviie siècle au chroniqueur Louis Sébastien Mercier à la veille de la Révolution, la renommée du pain de Gonesse persiste au-delà de l'âge d'or de la boulangerie foraine, au point de demeurer un nom mythique qui associe le bourg à un pain de première qualité. Celui-ci était devenu indispensable pour approvisionner Paris : ce statut faisait de son acheminement un enjeu stratégique.
    Suivre la route du pain depuis la tourmente des guerres de Religion jusqu'aux crises de la Fronde met en évidence le rôle crucial de cet aliment dans le ravitaillement de la capitale. En raison de la spécialisation boulangère de Gonesse, cette route du pain préoccupe les autorités royales tout au long de la période : soit pour garantir son approvisionnement, soit au contraire pour le bloquer afin de faire céder les Parisiens.
    Cette monographie d'un produit alimentaire disparu, grâce à l'analyse de l'écosystème de la boulangerie foraine dont il dépendait, met en évidence l'importance décisive des circuits alimentaires et des réseaux d'approvisionnement. Avec cet ouvrage, Jean-Pierre Blazy contribue directement aux discussions en cours sur l'usage des ressources naturelles et l'organisation de l'alimentation.
    Son originalité tient à la description minutieuse des relations sociales et des conditions matérielles qui ont permis à la profession méconnue de boulanger forain de se constituer en une véritable classe moyenne avant la lettre. En décrivant les activités, les lieux et les parcours des boulangers de Gonesse à partir des sources disponibles dans les archives et les recherches les plus récentes, il reconstitue la toile de fond de la vie matérielle des Franciliens de l'Ancien Régime : leurs travaux, leurs habitudes sanitaires, leurs moeurs, mais aussi la violence et la maladie qui les atteignaient. L'auteur se montre également très attentif à l'importance des représentations (notamment religieuses) dans les pratiques sociales. En somme, la dimension anthropologique est l'un des apports décisifs de cette étude de cas à l'échelle du « Grand Paris » d'avant la Révolution. Il participe ainsi aux discussions des historiens modernistes travaillant sur ce sujet depuis de nombreuses années, comme Robert Muchembled ou Jean-Marc Moriceau.
    Le texte est enrichi par une iconographie fournie qui vient appuyer les démonstrations de l'auteur : plans et élévations de quartiers ou de bâtiments ; reproductions de documents d'époque (registres des marchés, actes, contrats ou testaments) ; localisation des marchés parisiens sur le plan de Turgot (1734-1739) ; plan de la région parisienne indiquant les différents centres de la boulangerie foraine.

  • « L'îlot 16 a été choisi comme devant être exproprié en premier lieu en raison de son état sanitaire particulièrement grave et des sa situation au centre de la capitale. La mortalité tuberculeuse y était notamment très importante. Cet îlot, limité par les rues François Miron, Saint-Paul, les quais de l'Hôtel de ville et des Célestins et la rue de Brosse, couvre une superficie de 14ha 60, dont 3ha 50 seulement sont occupés par des voies. Les 403 immeubles de l'îlot étaient habités par 10 515 personnes réparties en 4898 foyers, 419 d'entre elles étaient des commerçants. Ce quartier était donc surpeuplé ; il est formé au surplus, de rues très étroites, dépourvues d'air et de lumière, bordées d'immeubles vétustes qui présentent, la plupart, des causes spéciales d'insalubrité ; insuffisance de prospect sur rue et sur cour, exiguïté des logements, absence de tout-à-l'égout, nombre trop limité de W-C. L'îlot 16 se trouvant être ainsi l'un des quartiers le plus malsains de Paris, il aurait été vain de tenter de remédier à son insalubrité par des mesures autres qu'un réaménagement général » (Archives de la préfecture, mars 1942) L'îlot 16 est situé dans le quatrième arrondissement dans les secteurs Saint-Gervais et Saint-Paul : entre l'Hôtel de Ville et la rue des Archives à l'ouest, la rue des Francs-Bourgeois au nord, les rues Saint-Paul et de Turenne à l'est, la Seine au sud. Voué à la démolition dans l'entre-deux-guerres, l'îlot 16 a été le lieu d'une expérimentation à grande échelle des procédures de curetage et de réhabilitation de bâtiments anciens protégés au titre des monuments historiques. Cette rénovation a été imaginée puis mise en ouvre dès 1940 jusque dans les années 1980. Après les propositions radicales, en partie utopiques, des architectes et aménageurs des années 1930-1940 firent suite les notions de « tissu constitué » et d'« aménagement limité » et les méthodes de « rénovation douce » avec l'utilisation fréquente des curetages, la reprise d'une volumétrie classique et la prise en compte du bâti environnant. La question de la résorption des îlots insalubres est ici traitée à partir d'un exemple parmi les plus emblématiques de l'histoire de Paris. Parmi les architectes circulent des grands noms comme Michel Roux-Spitz, Albert Laprade, Paul Tournon...

    L'étude d'Isabelle Backouche est inédite. Elle ouvre des perspectives nouvelles dans un secteur encore peu exploré de l'histoire urbaine. Par la relation qu'elle établit entre acteurs de la fabrication de la ville (décideurs, architectes, propriétaires, habitants) et évolution d'un territoire - du constat de son insalubrité au choix de sa réhabilitation et de sa sauvegarde - elle aborde ce fait urbain d'une manière globale faisant se croiser une histoire sociale, une histoire politique et une histoire urbaine (incluant urbanisme et architecture) autour d'un même objet : l'îlot 16 dans le Marais au centre historique de Paris. Le livre entreprend de démonter les mécanismes à la fois juridiques (avec les armes de l'expropriation et de l'expulsion), techniques (programmes, projets) et politiques (autorité des opérateurs, résistances diverses) et permet de mieux comprendre comment la notion même d'insalubrité a été instrumentalisée, souvent infondée et étendue bien au-delà des immeubles réellement concernés.

    Cette histoire s'inscrit dans une moyenne durée, au xxe siècle, dans laquelle des ruptures événementielles importantes (guerres, Occupation, changements politiques) et une évolution sociétale liée aux changements plus profonds, ont lieu. Ainsi le rôle de l'Administration à toutes les échelles, état, région, Ville de Paris et département de la Seine était l'objet de fines analyses.

    Ce qui est ici novateur c'est aussi l'affirmation d'une histoire sociale des architectes avant, pendant et après Vichy qui inscrit leur travail dans les conditions sociales de leur temps. Ainsi l'évocation de ghetto montre une grand diversité de situations et des géométries variables en termes de résistance.

    Autant de pièces d'un puzzle que l'historienne cherche à reconstituer plutôt que de se contenter de confirmer par les discours des acteurs ce qui semble être du « bon sens » à l'aune de nos manières de penser au xxie siècle.

empty