QUAI BRANLY

  • Ce dossier de Gradhiva se penche sur les représentations et les usages magiques du livre et de l'écriture dans des situations d'échange entre les humains, les esprits ou les dieux pour préserver ou ôter la vie, lier des êtres en scellant un pacte d'amour, annoncer la fortune et le retour des marchandises, accompagner les âmes au ciel...

    Sciences occultes de l'Europe du 19è siècle, prophètes miracles dans le Congo belge du début du 20è, lettres aux morts dans l'Egypte pharaonique ou écrits et rêves chamaniques du Pérou et du Mexique, anthropologues, archéologues et historiens nous invitent ici, à travers des époques et des espaces variés, à interroger l'étrange pouvoir prêté au langage de transformer le réel. Car c'est moins le sens que l'effet produit qui intéresse les usagers de ces signes graphiques. Qu'il soit index, icône, symbole ou écriture magique, l'écrit est la trace d'une image mentale, d'un rite ou prolongation de la voix. Comment décrire la nature hybride de ces textes extraordinaires ? Que nous dit-elle du pouvoir prêté au signe écrit ? L'écrit magique est-il au texte conventionnel ce que la parole rituelle est à la parole ordinaire : une manifestation du langage agissant libéré des conventions de notation textuelle ? Ce sont autant de questions qui accompagnent l'exploration dans ce numéro des enjeux pragmatiques - l'acte d'inscription, le geste du tracé et du déchiffrement, les savoirs et les expériences - liés aux usages rituels de l'écriture.

  • A l'origine de ce numéro, il y a le programme artistique transculturel de la fondation Royaumont : dans cette abbaye cistercienne des confins du Val d'Oise, se fabrique depuis deux décennies une musique inclassable, qu'on dit « transculturelle ».Des artistes porteurs de traditions distinctes y travaillent ensemble sur un temps long rythmé par plusieurs résidences pour aboutir à une création musicale commune.

    Mais suffit-il à un opérateur culturel de convoquer quelques anciens combattants américains et irakiens pour sceller la réconciliation des deux pays ennemis ? Les acteurs culturels feraient-ils semblant de croire à leurs discours comme les Grecs de Paul Veyne croyaient en leurs mythes ou mon fils au Père Noël : juste pour nous faire plaisir ?
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    N'empêche. Évoquer cet idéal du musicien, c'est activer, une fois encore, « cette vieille idée humaniste, toujours démentie par l'expérience, jamais récusée pourtant, qui consiste à croire qu'un assaut de beautés et de grandeurs saura braver la méchanceté du monde » (Patrick Boucheron).

    Comment, en effet, expliquer que la musique soit si souvent invoquée quand il s'agit de réfléchir à l'avènement d'une société plus ouverte et apaisée ? Quand il s'agit de panser les plaies de la guerre ? D'aider à toutes les formes de reconstruction ?

    Ce numéro de Gradhiva prend au sérieux le fait de considérer la musique comme un art de faire ensemble et, singulièrement ici, comme un art qui introduit à la diversité du monde.

  • Au sommaire notamment : deux articles consacrés à une performance d'Indiens Wauja présentée au Festival international de Radio-France et de Montpellier 2005 ; Anthropologie d'un tube des années folles, de jazz en littérature (J. Jamin) ; Le musée Leleque et le groupe Benetton en Patagonie argentine (J. Vezub) ; Le musée d'un lieu saint en chantier, la Sagrad Familia à Barcelone (M. Claveyrolas).

  • L'histoire de l'anthropologie et celle de la photographie sont étroitement liées depuis leur apparition quasi simultanée au XIXe siècle. Mais force est de constater la relative absence de travaux portant sur les pratiques, les usages et plus généralement l'histoire des « images » de l'anthropologie dans l'entre-deux-guerres, période pendant laquelle l'institutionnalisation de la discipline va de pair avec l'essor d'une modernité photographique. Or, les archives d'ethnologues montrent aujourd'hui l'importance de la pratique photographique sur le terrain, l'apparition d'appareils légers comme le Leica et celle du genre du photoreportage, les ayant influencés et séduits. Leurs carnets de l'époque contiennent souvent de nombreuses photos, des collections muséales se constituent et des réseaux de diffusion visuels variés débordent le cadre strictement scientifique. Par ailleurs, la réutilisation de la photographie de « types » physiques, encore très courante, illustre la tension entre la permanence de schèmes visuels hérités de l'anthropologie physique du XIXe siècle et la volonté d'une science moderne de remettre en question l'existence des races. Ce numéro interroge aussi les enjeux techniques et financiers de conservation, de classement et d'archivage ainsi que le traitement éditorial des images parfois révélateur de tensions entre les logiques scientifique, économique et esthétique. Il fait le point sur les enjeux que présente la photographie en anthropologie dans l'entre-deux-guerres, en abordant différentes traditions nationales et aires géographiques et propose de questionner le geste photographique en tant que geste scientifique, car les images font partie intégrante de l'histoire de la discipline, à l'instar des grands textes classiques.

  • Ce monde en cache-t-il un autre ? Et si notre réalité déréglée n'était qu'une réalité parmi d'autres, encore plus défaillantes ? Et que faire quand il ne restera plus aucun monde ou que nous les aurons tous traversés ? Le soupçon sur la nature de la réalité et sur ce qu'elle pourrait camoufler est au coeur de l'oeuvre de l'écrivain de science-fiction Philip K. Dick, mais aussi au point de départ de nombreuses enquêtes d'anthropologues sur la sorcellerie, la magie ou la divination. Dès lors qu'est-ce que les anthropologues ont à apprendre de la lecture de Philip K. Dick et comment penser la relation entre anthropologie et science-fiction ?

  • Comment et pourquoi les musées sont-ils créés en Chine ? Quelles politiques de valorisation du patrimoine, de l'histoire, de l'art sont actuellement mises en oeuvre, aussi bien en République populaire de Chine (RPC) qu'à Taïwan ? Souvent moins connus et étudiés, les musées et autres outils de transmission patrimoniale participent eux aussi du développement chinois : alors qu'on en comptait une vingtaine en 1949, ils sont aujourd'hui plus de 2 300 en RPC. S'intéresser à leur genèse et à leur fonctionnement, c'est être directement aux prises avec la société chinoise d'aujourd'hui et les grandes questions qui la traversent : statut des minorités, interactions souvent conflictuelles entre les différents échelons de gouvernement, place accordée à la religion, regard et discours du pays sur ses traditions et son histoire, etc. Autant de problématiques abordées par ce nouveau numéro de Gradhiva qui s'attache à proposer une ethnographie de divers projets muséaux et patrimoniaux et, partant, à esquisser une anthropologie politique des États-nations chinois et taïwanais.

  • À l'heure où la propriété intellectuelle fait l'objet d'un large débat en France, et à l'échelle de différentes organisations internationales, comment se cristallise-t-elle dans différentes sociétés du monde ?
    Ce numéro interroge les notions clés liées au copyright et à la création, à partir d'analyses centrées sur la musique.
    Il rappelle les conditions historiques d'émergence des notions d'oeuvre et d'auteur et la difficulté soulevée par leur extension à d'autres cadres culturels. Les études rassemblées dans ce numéro constituent des ""ethnographies du copyright"", au sens où chacune tente, à sa manière, de suivre au plus près les principes vernaculaires de la propriété des idées musicales. Elles détaillent pour cela des situations de performance, des marchés conclus ou des mésententes, dans leurs spécificités culturelles, mais aussi dans leur confrontation aux principes et pratiques, désormais mondialisés, de la propriété intellectuelle.

  • GRADHIVA N.22 ; cosmos

    Gradhiva

    Comment appréhender le cosmos, cette énormité comprenant l'univers terrestre et les objets célestes ? Comment le visualiser ? Le tenir dans ses mains ?

    Figurant des systèmes de relations organisant un tout, les cosmologies constituent, de long temps, des sujets d'étude privilégiés par l'anthropologie. On les trouve communément sous la forme de représentations totalisantes (comme un mandala, ou un globe), ou bien sous la forme d'objets contenant le cosmos (comme un chaudron). Pour user d'autres terminologies, elles peuvent se décliner en « cosmogrammes », qui traitent le cosmos comme une entité indépendante et autonome, ou en « objets cosmiques », qui contiennent le cosmos. Ou, pour le formuler encore autrement, ces cosmologies dévoilent des vues « panoptiques », qui permettent d' « embrasser facilement d'un seul coup d'oeil », ou bien des vues « oligoptiques », offrant de la totalité qu'elles cherchent à exprimer des vues partielles, mobiles, connectées à d'autres. L'anthropologie, mais aussi l'histoire des savoirs modernes et l'anthropologie des sciences et des techniques, sont ainsi rompues aux objets et dispositifs rendant possible de tenir le cosmos dans ses mains ou de l'avoir devant ses yeux, rendant possible de le contempler, de le maîtriser et de l'expérimenter. Quels sont, néanmoins, les petits opérateurs nécessaires à de telles manoeuvres ?

    En proposant d'approcher les cosmologies autrement que comme des représentations du cosmos, les auteurs de ce nouveau numéro de Gradhiva invitent à suivre les lentes, patientes, souvent laborieuses, parfois confuses, élaborations du cosmos, en s'intéressant aux ingrédients ou composants, ainsi qu'à leurs modes de liaison. Comment le cosmos est-il capté - plutôt que capturé ? Quels en sont les révélateurs ? Qu'est-ce-qui, localement, est capable de servir d'indicateur de changements qui nous dépassent (comme les changements atmosphériques) ?

  • Depuis les travaux de Maurice Halbwachs, nous savons que la mémoire collective doit être considérée comme le produit d'une sélection et d'un oubli. Aujourd'hui, au Bénin, la mémoire de l'esclavage passe par les discours de commémoration officielle, par les narrations orales et les pratiques rituelles populaires. Si, d'un côté, le ton semble consensuel, de l'autre, on assiste à un travail sur la mémoire fluctuant et sélectif. Les cultes et cultures populaires contribuent ainsi à la construction sociale d'un passé politiquement « sensible » et à l'émergence de nouvelles formes de relation à l'Histoire. Ce dossier aborde les aspects ambivalents de l'héritage de l'esclavage au Bénin, de ses traces matérielles, symboliques et religieuses.

  • Ce dossier aborde, de façon interdisciplinaire, le problème de l'adéquation de l'idéel et du réel, en privilégiant l'étude des malentendus, des méprises, des équivoques. De l'Amazonie aux îles Salomon, en passant par l'Europe et le Dahomey, c'est à un regard sur le regard que ce numéro convie.

  • Consacré aux transformations de la création plastique à Haïti, sur la période allant des années 1930-1940 à nos jours, ce numéro de Gradhiva s'intéresse à deux moments de reconfiguration particulièrement marquants : celui amorcé dans les années 1930-1950 et celui qui intervient dans les années 1980-1990, en montrant comment les créateurs travaillent et retravaillent des formes stabilisées tout en en inventant sans cesse de nouvelles et en explorant les possibilités offertes par des matériaux et des techniques jusque-là inexploités. Les contributions réunies dans ce numéro explorent plus spécifiquement deux grandes thématiques interconnectées : d'une part le « processus créateur » (créativité, savoir, mémoires), de l'autre les dynamiques institutionnelles (centre d'art, marché, musée, expositions internationales).

  • Les chants dont les prisonniers texans rythment leurs gestes de travail ont-ils quelque chose à voir avec le geste fluide du luthier taillant un violon, celui de la scarificatrice bwaba ciselant les chairs ou celui de l'Homo erectus taillant un biface ? Resserrant la vieille question des rapports entre le beau, l'utile et le nécessaire, ce dossier choisit de privilégier celle de l'esthétique du geste technique. En quoi un tel geste peut-il être jugé beau, et cette beauté tient-elle à des caractéristiques tangibles - régularité, rythmicité, économie... - ou à des traits plus impalpables ? La question est envisagée ici à partir de la distinction opérée par Hannah Arendt entre travail et oeuvre. Le travail - l'ensemble des tâches répétitives nécessitées par la survie quotidienne - est parfois sublimé par des chants ou des chorégraphies qui embellissent le labeur et allègent sa pénibilité. Tandis que l'élaboration d'une oeuvre - c'est-à-dire la création d'un objet qui viendra s'ajouter durablement au monde - peut être esthétisée par un geste technique hautement maîtrisé. De Boas à Leroi-Gourhan, des auteurs ont lié la valeur esthétique d'un objet à la perfection de sa réalisation technique mais les contributeurs de ce dossier, qui s'étend de la Préhistoire au XXIe siècle, et de l'Europe à l'Afrique, montrent que le geste technique est une composante à part entière du jeu social dans lequel il s'insère et que sa beauté ne se réduit pas à la maîtrise de règles formelles.

  • Une chimère, définie dans ses termes les plus simples, est une image composée de fragments tirés de la représentation de deux êtres différents. Par cette double référence (par exemple à l'image d'un humain et à celle d'un oiseau) ces représentations font surgir une présence qui, sans être matériellement inscrite dans la surface peinte, ou dans l'objet sculpté, constitue une conséquence de leur assemblage. Par un processus de contraction de l'image, la représentation chimérique déclenche une projection de la part de l'oeil, qui fait surgir une image impliquant la présence simultanée d'êtres différents. Une chimère est donc un ensemble d'indices visuels où ce qui est donné à voir appelle nécessairement l'interprétation d'un implicite à travers l'élaboration d'un espace mental.
    Ce principe, qui confère à l'image une saillance particulière, peut jouer un rôle crucial dans les pratiques sociales liées à la mémorisation et à la mise en place d'un savoir traditionnel.
    La saillance visuelle de ces images devient alors saillance mnémonique, capacité de véhiculer et préserver du sens. Ce processus, qu'on peut décrire comme une intensification de l'efficacité cognitive de LES AUTEURS Un numéro coordonné par Carlo Severi LE POSITIONNEMENT Anthropologie de l'art Histoire de l'art Anthropologie de la perception LES POINTS FORTS >Un sujet pluridisciplinaire.
    >Des exemples portant sur les traditions iconographiques amérindiennes, des applications surprenantes (les robots) et l'histoire de l'art occidental.
    1 1ER SEMESTRE 2011 l'image par la mobilisation, opérée par l'inférence visuelle, de ses parties invisibles, est très répandu et il serait facile d'en indiquer des exemples au sein de cultures très différentes.
    Une fois posée, cette hypothèse engendre une série de questions. Il y a d'abord des problèmes qui concernent la définition du concept même de représentation chimérique, son extension et les significations qu'il peut assumer. Une chimère, on admettra facilement, est une image double : mais peut-on affirmer, à l'inverse, que toute image double est une chimère ? Peut-on, étendre le concept de chimère à toute image composite ? Ou bien faut-il le réserver seulement à ces types de conjonction d'images qui engendrent un espace spécifique ? Comment une image peut-elle être double, ou composite, sans être chimérique ?

  • GRADHIVA 10


  • 30 portaits de Non-Européens réalisés selon la technique ancienne du daguerréotype, qui produisant des images uniques en positif ne permettait par la reproduction. Ces photographies ont été réalisées principalement en Afrique orientale, de 1846 à 1848 par Charles Guillain, aux Canaries avant 1842 par Louis-Auguste Bisson, etc.


  • Donner une apparence humaine aux robots ne va pas de soi. Dès 1970, le roboticien japonais Masahiro Mori a constaté ce paradoxe : si la multiplication des traits anthropomorphiques facilite dans un premier temps le contact entre les hommes et les machines, passé un certain seuil, la ressemblance devient gênante et crée chez l'utilisateur un sentiment de malaise. C'est autour de cette intuition que s'est construit ce numéro de Gradhiva, qui envisage une grande variété d'exemples, en replaçant les robots dans le vaste ensemble des créatures artificielles qui jouent sur ces effets de mimétisme ou d'étrangeté : automates de l'Inde ancienne, dernières créations du marché des sex toys, marionnettes japonaises ou figures de cire des mu s é e s, elles obl i gent toujours l'homme, confronté à sa propre image, à instaurer une relation nouvelle avec ces objets qui lui ressemblent.
    Intervenant dans des domaines de plus en plus n o m b reux (art s, re l i g i o n , m é d e c i n e, guerre, finance, etc.), la robotique est un terrain encore peu exploré par l'anthropologie alors que les rapprochements entre les deux disciplines ne peuvent qu'être féconds : c'est cette lacune que s'efforce de combler ce prochain numéro.

  • Ce dossier propose d'aborder les images des grands hommes sous une perspective inédite. Par contraste avec les analyses déjà nombreuses consacrées à l'iconographie officielle, il s'agit de décaler le regard pour examiner comment la figure des hommes d'État fait l'objet d'appropriations qui échappent au registre de l'officiel tout en prenant appui sur lui. Ce changement de perspective permet de saisir les grands hommes non plus « par le haut », tels qu'ils se donnent à voir dans leur grandeur officielle, mais « par le bas », du point de vue des acteurs subordonnés. Ces usages populaires des icônes politiques impliquent un jeu souvent ambigu avec le monde officiel. Selon les cas, il pourra s'agir de capter, de cannibaliser, de moquer, d'accommoder ou d'apprivoiser le pouvoir à travers ses effigies. Les usages populaires de la figure du grand homme constituent en définitive des actes d'invention qui ne laissent pas indemne le modèle officiel.

  • Dans sa poursuite des étrangetés qui dépaysent, l'art moderne n'a cessé de faire bouger ses frontières en incluant « l'autre de l'art » dans son espace. Ce que les historiens de l'art ont nommé « primitivisme » désigne ce mouvement qui s'épanouit au début du XXe siècle. Or, dès le romantisme, l'altérité exotique a été confrontée à une autre, celle qu'incarne l'enfant auprès de nous et en chacun de nous. Le court-circuit a eu lieu vers 1845, à Paris, sous l'égide de George Sand, de Champfleury et de Baudelaire. Il marquera de Corot à Picasso, de Courbet à Kandinsky, de Paul Klee à Joan Miró une longue période de la création plastique.

    L'équivalence, déjà posée par les artistes, entre les productions de l'enfant et celles du primitif, l'un et l'autre détenteurs des « lignes élémentaires », rencontre l'idée de quelques biologistes qui perçoivent dans la croissance du petit humain la récapitulation accélérée de l'histoire de notre espèce. L'horizon qui s'ouvre est fascinant : l'art des enfants est-il un reflet de l'enfance de l'art ? Les savants - psychologues, préhistoriens, anthropologues - prennent alors le relais des artistes. Ils abandonneront bientôt l'idée d'une pure et simple équivalence pour scruter une énigme qui n'est toujours pas refermée : pourquoi, de par le monde, les productions des enfants se ressemblent-elles et comment en viennent-ils à exprimer les différentes cultures graphiques et plastiques dans lesquelles ils sont élevés ? Les ethnologues des années 1930 (Griaule, Evans-Pritchard, Lévi-Strauss, Thérèse Rivière, Margaret Mead) se souviennent de ces questions et savent solliciter ce que les enfants font de leurs mains.

    Sans doute les points de vue de l'artiste et du savant se distinguent - retrouver l'enfance n'est pas étudier l'enfant - mais les moyens qu'ils utilisent - l'enquête, la collection et l'exposition - sont identiques et suscitent souvent leur mutuelle curiosité. Aujourd'hui, « l'art des enfants » est devenu une catégorie à part, isolée dans son monde, tout absorbée par la pédagogie ; ce numéro voudrait rappeler combien il fut, pendant un long demi-siècle, un des foyers vivants où création esthétique et réflexion anthropologique se passaient réciproquement le relais.

  • Le possédé est-il un comédien ou un fou ? Telle est l'alternative qu'ont tenté de dépasser en leur temps Roger Bastide, Michel Leiris et Alfred Métraux. Ces trois anthropologues rejettent en effet l'approche psychiatrique de la possession où la transe est conçue comme un état psychopathologique ou une libération incontrôlée de pulsions ; ils acceptent en revanche à différents degrés l'aspect joué de la possession. Dès 1938, Leiris anticipe les développements sur le « vestiaire de personnalités » qui aboutissent à la publication de La possession et ses aspects théâtraux chez les Éthiopiens de Gondar. Bastide plaide plutôt pour la vérité de la possession - qui peut être authentique sans être pathologique - dans son ouvrage sur Le Candomblé de Bahia. Le jeu d'acteur est pour lui plutôt un signe de dégénérescence que de vitalité religieuse. Quant à Métraux, auteur d'un grand ouvrage sur Le Vaudou haïtien, il tangue entre l'empathie qui porte à ajouter crédit à la réalité de la possession et l'ironie voltairienne qui n'y voit qu'une supercherie.

    On peut aujourd'hui reprendre ce débat en des termes nouveaux pour au moins deux raisons. La première est d'ordre épistémologique, les sciences sociales d'aujourd'hui n'étant plus celles des années 1950 : les données ethnographiques sont plus abondantes, les théories se sont renouvelées et de nouveaux courants sont apparus et se sont développés récemment, en particulier les approches cognitives, pragmatiques, les gender studies, les performance studies ainsi que la théorie littéraire. La deuxième raison est liée aux transformations du monde contemporain auxquelles n'échappent pas les cultes de possession. La mise en spectacle, la marchandisation de la culture, l'accélération et la généralisation de la communication électronique sont des processus qui caractérisent la surmodernité et qui ont des effets notables sur l'endorcisme rituel. On se propose ainsi de revisiter l'anthropologie de la possession en différents lieux : à Mayotte, au Brésil, au Maroc et en Argentine. On verra que la possession y devient parfois un spectacle global.

  • Depuis la seconde moitié du XIXe siècle, la découverte de milliers de documents d'art préhistorique a généré un exceptionnel bouillonnement créatif et scientifique. Peintures rupestres ou ossements décorés ont contribué à produire une connaissance scientifique sur le passé, et ont été intégrés au domaine des archives. A ce type de mise en archive de l'art répond aujourd'hui un procédé inverse : la « fièvre archivistique » des artistes, qui empruntent de plus en plus fréquemment leurs sources aux historiens. Par quels procédés ces artistes s'emparent-ils de documents d'archives ? En quoi la création contribue-t-elle à transformer des objets en archives ou en patrimoine ? Ce numéro explore la réinvention des archives dans les arts extra-occidentaux et les pratiques artistiques populaires : fresques ou graffiti urbains, films amateurs ou création sonore hip-hop, mettent en évidence la diversité des processus d'artification de l'archive au-delà de l'art contemporain occidental.

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  • L'architecte allemand Gottfried Semper (1803-1879), qui construisit notamment l'opéra de Dresde et le Burgtheater de Vienne, s'intéressa au rapport entre formes végétales et minérales et ornements architecturaux. Dès ses premiers écrits, il bouscula les hiérarchies admises entre architecture et décor, support et revêtement. Il considéra les « arts industriels » comme la matrice des arts monumentaux et des « beaux-arts ». Sa découverte décisive, exposée dans son oeuvre Le Style, est celle de l'importance des textiles : voyant les tapis utilisés comme cloisons temporaires dans les habitats mobiles des nomades il en vient à considérer que les peintures murales et autres décors de revêtement en couleur portaient dans leurs formes et leur agencement la mémoire de cette origine textile. Ce numéro de Gradhiva lui est consacré, avec des traductions inédites du Style.

  • L'intérêt croissant des anthropologues pour les cultures matérielles a fourni ces dernières années un nouveau cadre méthodologique et théorique à l'étude des religions, montrant que celles-ci ne relèvent pas uniquement du domaine de la pensée ou de la foi. Elles sont le produit de gestes ordinaires et répétitifs, de contraintes relationnelles, économiques et spatiales, de déterminismes techniques et de potentialités médiatiques. Les récents travaux sur la fabrication d'objets cultuels, l'action des humains et non-humains sur les espaces liturgiques, l'exécution de gestes rituels ou encore l'éducation corporelle des pratiquants plaident pour une approche pragmatique du fait religieux. Dans la continuité de cette démarche, ce numéro porte l'attention sur le faire plus que sur le croire et développe une réflexion sur les dimensions matérielles et sensorielles de l'expérience religieuse. A partir d'ethnographies détaillées qui font dialoguer les mondes afro-cubains, chrétiens et musulmans, il explore la manière dont la religiosité s'expérimente en marchant, touchant, récitant, lisant, entendant ou voyant. Quels types de connaissances émergent-ils des divers modes de contact avec la matière ? Comment la sensorialité structure-t-elle l'expérience, l'imagination et la praxis ? Enfin, en quoi les qualités esthétiques conduisent-elles à la formation, la transmission et l'incorporation de savoirs spécifiques ?

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