Verdier

  • "Car un laque décoré à la poudre d'or n'est pas fait pour être embrassé d'un seul coup d'oeil dans un endroit illuminé, mais pour être deviné dans un lieu obscur, dans une lueur diffuse qui, par instants, en révèle l'un ou l'autre détail, de telle sorte que, la majeure partie de son décor somptueux constamment caché dans l'ombre, il suscite des résonances inexprimables.
    De plus, la brillance de sa surface étincelante reflète, quand il est placé dans un lieu obscur, l'agitation de la flamme du luminaire, décelant ainsi le moindre courant d'air qui traverse de temps à autre la pièce la plus calme, et discrètement incite l'homme à la rêverie. N'étaient les objets de laque dans l'espace ombreux, ce monde de rêve à l'incertaine clarté que sécrètent chandelles ou lampes à huile, ce battement du pouls de la nuit que sont les clignotements de la flamme, perdraient à coup sûr une bonne part de leur fascination.
    Ainsi que de minces filets d'eau courant sur les nattes pour se rassembler en nappes stagnantes, les rayons de lumière sont captés, l'un ici, l'autre là, puis se propagent ténus, incertains et scintillants, tissant sur la trame de la nuit comme un damas fait de ces dessins à la poudre d'or." Publié pour la première fois en 1978 dans l'admirable traduction de René Sieffert, ce livre culte est une réflexion sur la conception japonaise du beau.

  • Écrites au cours des quarante dernières années, les 76 nouvelles qui composent Le Roman noir de l'Histoire retracent, par la fiction documentée, les soubresauts de plus d'un siècle et demi d'histoire contemporaine française.
    Classées selon l'ordre chronologique de l'action, de 1855 à 2030, elles décrivent une trajectoire surprenante prenant naissance sur l'île anglo-normande d'exil d'un poète, pour s'achever sur une orbite interstellaire encombrée des déchets de la conquête spatiale.
    Les onze chapitres qui rythment le recueil épousent les grands mouvements du temps, les utopies de la Commune, le fracas de la chute des empires, les refus d'obéir, les solidarités, la soif de justice, l'espoir toujours recommencé mais aussi les enfermements, les trahisons, les rêves foudroyés, les mots qui ne parviennent plus à dire ce qui est...
    Les personnages qui peuplent cette histoire ne sont pas ceux dont les manuels ont retenu le nom, ceux dont les statues attirent les pigeons sur nos places.
    Manifestant mulhousien de 1912, déserteur de 1917, sportif de 1936, contrebandier espagnol de 1938, boxeur juif de 1941, Gitan belge en exode, môme analphabète indigène, Kanak rejeté, prostituée aveuglée, sidérurgiste bafoué, prolote amnésique, vendeuse de roses meurtrière, réfugié calaisien, ils ne sont rien.
    Et comme dit la chanson, ils sont tout.

  • Ce récit historique qui se déroule au XVIe siècle est consacré aux rencontres, en diverses occasions, entre le peintre Léonard de Vinci et Nicolas Machiavel, dans un contexte marqué par les guerres d'Italie.

  • C'était à Paris, en janvier 2015. Comment oublier l'état où nous fûmes, l'escorte des stupéfactions qui, d'un coup, plia nos âmes ?
    On se regardait incrédules, effrayés, immensément tristes.
    Ce sont des deuils ou des peines privés qui d'ordinaire font cela, ce pli, mais lorsqu'on est des millions à le ressentir ainsi, il n'y a pas à discuter, on sait d'instinct que c'est cela l'histoire.
    Ça a eu lieu. Et ce lieu est ici, juste là, si près de nous. Quel est ce nous et jusqu'où va-t-il nous engager ? Cela on ne pouvait le savoir, et c'est pourquoi il valait mieux se taire ou en dire le moins possible - sinon aux amis, qui sont là pour faire parler nos silences. Ensuite vient le moment réellement dangereux : lorsque tout cela devient supportable. On ne choisit pas non plus ce moment. Un matin, il faut bien se rendre à l'évidence : on est passé à autre chose, de l'autre côté du pli. C'est généralement là que commence la catastrophe, qui est continuation du pire.
    Il ne vaudrait mieux pas. Il vaudrait mieux prendre date. Ou disons plutôt : prendre dates. Car il y en eut plusieurs, et mieux vaut commencer par patiemment les circonscrire. On n'écrit pas pour autre chose : nommer et dater, cerner le temps, ralentir l'oubli.
    Tenter d'être juste, n'est-ce pas ce que requiert l'aujourd'hui ? Sans hâte, oui, mais il ne faut pas trop tarder non plus. Avec délicatesse, certainement, mais on exigera de nous un peu de véhémence. Il faudra bien trancher, décider qui il y a derrière ce nous et ceux qu'il laisse à distance. Faisons cela ensemble, si tu le veux bien - toi et moi, l'un après l'autre, lentement, pour réapprendre à poser une voix sur les choses. Commençons, on verra bien où cela nous mène. D'autres prendront alors le relais. Mais commençons, pour s'ôter du crâne cet engourdissement du désastre.
    Il y eut un moment, le 7 janvier, où l'on disait : douze morts, et on ne connaissait pas encore les noms ; on aurait pu deviner en y pensant un peu mais on préférait ne pas. Nous sommes encore dans cette suspension du temps, ne sachant pas très bien ce qui est mort en nous et ce qui a survécu dans le pli. Maintenant, un peu de courage, prendre dates c'est aussi entrer dans l'obscurité de cette pièce sanglante et y mettre de l'ordre. Il faut prendre soin de ceux qui restent et enterrer les morts. On n'écrit pas autre chose.
    Des tombeaux.

  • Quel est le problème ? On le dira ici simplement, tant est criante son actualité.
    Il s'agit de trouver les lieux où peut se dire le politique. Non pas la parole instituée et instituante de la grande émotion révolutionnaire, mais celle, vibrante, efficace pour chacun, qui cheminera librement dans nos vies. Car elle s'énonce partout, sauf là où elle s'annonce comme politique.
    Face aux textes, devant l'image, il faut pour la saisir s'adonner à quelques exercices de lenteur.
    Faire comme eux, les trois philosophes. Trois hommes d'âge différent, qui méditent, qui commentent et qui espèrent. Ils prennent la mesure de la diversité du monde, tandis que le jour faiblit. Mais qui sont-ils ? Giorgione a peint la succession des âges comme une énigme.
    Alors tentons de les faire converser, depuis le pli du temps qu'ils occupent, arrêtés là, désoeuvrant le cours glorieux des siècles, dans l'entretemps.

  • Juifs de Minorque et cannibales du Brésil, chamans et antiquaires, les romans médiévaux, Les Protocoles des Sages de Sion, la photographie et la mort, Voltaire Stendhal Flaubert Auerbach : tels sont, parmi tant d'autres, les sujets qu'on trouvera traités dans ce livre.
    Chaque chapitre interroge quelques-unes des manières dont, au cours de plus de deux millénaires et demi, le vrai, le faux et le fictif se sont opposés et entrelacés. Leurs rapports changeants ne sont pas seulement au fondement de la connaissance historique : ils déterminent notre présence au monde.

  • L'aspect des villes reflète la grande peur cachée qu'ont leurs habitants de s'exposer. Dans leur esprit, « s'exposer » suggère davantage le risque d'être blessé que la chance d'être stimulé. La peur de l'« exposition » renvoie d'une certaine façon à une conception militarisée de la vie de tous les jours, comme si le modèle « attaque et défense » s'appliquait aussi bien à la vie subjective qu'à la guerre.
    Avec cet ouvrage, Richard Sennett retrace la naissance de cette crainte et comment s'est édifié le mur séparant la vie intérieure de la vie extérieure. La construction de ce mur s'explique en partie par notre histoire religieuse : le christianisme engagera la culture occidentale sur la voie de la séparation de l'expérience intérieure et de l'expérience extérieure. L'ombre de ce mur continue d'obscurcir la société laïque Un des traits caractéristiques de l'urbanisme moderne est qu'il dissimule derrière ses murs les différences qui existent entre les individus. Ainsi, les urbanistes n'ont créé dans nos villes que des espace « inoffensifs », insignifiants, des espaces qui dissipent la menace du contact social : miroirs sans tain des façades, autoroutes isolant les banlieues pauvres du reste de la cité, villes-dortoirs. Cette approche compulsive de l'environnement s'enracine, en partie, dans des malheurs anciens, dans la peur du plaisir, qui ont conduit les individus à traiter leur environnement de façon

  • Le premier et le dernier essai de l'écrivain espagnol josé bergamin ont été tauromachiques.
    Un demi-siècle sépare l'art de birlibirloque (1930) et la solitude sonore du toreo (1981). l'art de toréer figura dans sa jeunesse un modèle esthétique et éthique - comment écrire, comment agir -, puis, dans les dernières années, une question métaphysique - comment vivre, comment mourir. à la lumière d'un vers de jean de la croix, bergamin évoque dans ce livre les plus belles expériences spirituelles qu'il vécut en regardant toréer les plus grands, ses amis.
    Essayiste, poète, homme de théâtre, josé bergamin est l'une des grandes figures intellectuelles de l'espagne. malraux prendra ce républicain passionné comme modèle d'un des personnages de l'espoir.

  • Qu'est-ce qu'une île ? Quelles sont ses frontières ? Comment s'inscrivent-elles dans l'espace et dans le temps ? Nulle île n'est une île est une méditation historique sur l'insularité à partir de quatre regards croisés sur la littérature anglaise. Qu'il s'agisse de s'interroger sur l'invention de l'île d'Utopie par Thomas More, sur la Défense de la rime de Sir Philip Sidney, sur Tristram Shandy ou sur la figure de Tusitala - le pseudonyme que se choisit Stevenson, et qui signifie conteur en samoa -, l'île est prise comme un paradigme pour penser, dans l'histoire, les relations du même et de l'autre. Si les îles existaient vraiment, si leurs bords circonscrivaient un espace clos, alors l'insulaire serait condamné à l'identité, au cercle de l'identique. Certains peuples ont rêvé ce destin. Rêve circonscrit. Rêve sans marge ni rive. L'historien démonte cette croyance rassurante. Les bords des îles sont poreux et leurs membranes comme ouvertes à l'échange. La dialectique de l'appel et de la réponse rend impossible le rêve des rivages nus, de l'origine intacte, des débuts sans histoire. Dans ce livre singulier, tout entier concentré sur des textes et des problèmes littéraires, attaché à sonder l'imaginaire avec les outils de l'érudition, Carlo Ginzburg poursuit son archéologie de l'altérité. Chacun des chapitres qui composent l'enquête est un exemple de sa méthode et un argument de sa thèse.

  • Par la fenêtre nous prenons des nouvelles du monde. Mais ouvrir une fenêtre, c'est non seulement s'ouvrir au monde, y plonger par le regard, c'est aussi le faire entrer, élargir notre propre horizon. Jadis, la fenêtre, via la peinture, a dessiné les territoires du monde, métamorphosant dans son cadre le pays en paysage. On a cependant négligé que cette fenêtre qui ouvre sur l'extérieur trace aussi la limite de notre propre territoire, qu'elle dessine le cadre d'un « chez soi ».
    La fenêtre qui ouvre sur le monde ferme notre monde, notre intérieur. Moi et le monde - ils se croisent à la fenêtre. « Qu'est-ce que le moi ? Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants », répondait Pascal. Se pencher sur la fenêtre, ce sera réfléchir sur ce bord où viennent se rencontrer le plus lointain et le plus proche, et sur le fait que la fenêtre oblige peut-être à concevoir que le Moi et le Monde ne peuvent que se penser ensemble jusqu'à ce point : et si la subjectivité moderne était structurée comme une fenêtre ? C'est ici, tout de suite, qu'il faut préciser : pas n'importe laquelle : la fenêtre née à la Renaissance. Et là encore, pas n'importe laquelle : la fenêtre de la peinture, la fenêtre du tableau, exactement, celle inventée par Alberti. Voilà l'hypothèse, elle donne le fil de l'histoire.
    En grand hommage à l'idiot chinois de la fable qui, quand le maître montre du doigt la lune, regarde le doigt, j'invite donc ici à regarder la fenêtre. Invitation à détourner notre regard fasciné de spectateur du spectacle vers l'objet qui ferme et ouvre notre regard la fenêtre.

  • à la vie

    Léo Lévy

    Récit du parcours de Benny Lévy par son épouse Léo. Ce récit simple et touchant revient sur sa vie, ses maîtres en philosophie et en sagesse, leur rencontre, celle d'un tout jeune Juif arrivé d'Egypte et d'une fille du faubourg Saint-Antoine, et la constance de leur relation.

  • De cent poètes un poème est une compilation faite au XIIème siècle par un homme de lettres qui a choisi les meilleurs poèmes écrits entre le VIIIème et le XIIème siècle. Au fil des siècles, ces poèmes ont été écrits sur des cartes et sont devenus un jeu très populaire toujours pratiqué au moment du Nouvel An. Les POF ont déjà publié ce recueil en 1993 (collection Tama), mais il s'agit ici d'un beau livre : chaque poème est en page de gauche avec en vis-à-vis la calligraphie qui lui correspond en page de droite.
    Texte de 4ème de couverture : Lors d'un été pluvieux, un célèbre poète, Teika, décida de choisir un poème de chacun des meilleurs auteurs connus de ce temps et de les calligraphier sur des feuilles destinées à être collées sur des paravents. C'est ainsi que naquit ce recueil de cent poèmes composés entre le VIIIème et le XIIème siècle. Au fil des siècles, ces poèmes furent transcrits sur des cartes à jouer et devinrent un jeu pratiqué par tous les Japonais, petits et grands, avec championnat au niveau national dont les media rendent compte abondamment, finale après finale. Pour illustrer ce recueil, Sôryû Uésugi a peint cent calligraphies : il a condensé l'expression des 31 syllabes de chaque poème en deux caractères chinois qu'il a calligraphiés, réalisant ainsi une très belle rencontre entre les poètes d'un passé lointain et un artiste du XXIème siècle. Il a voulu offrir cette rencontre à la mémoire de René Sieffert, le traducteur en français de ces poèmes.

  • La dcouverte et la premire formulation de la perspective sont l'oeuvre de Brunelleschi ; la thorisation est due Alberti (De Pictura, 1435).
    Le terme " perspective " est classique, issu des anciens traits. Au Moyen ge, le concept s'identifie celui d'optique. science de la vision. On parle de perspective pour Giotto et pour Ambrogio Lorenzetti en observant comment ils ont mis en oeuvre plusieurs systmes perspectifs. En quoi consiste la nouveaut de la perspective la Renaissance ? Avant tout dans le fait qu'elle se prsente comme une dcouverte et non comme une invention : elle est retrouve chez les anciens ; elle s'intgre donc la culture humaniste qui veut faire renatre la science antique.
    Par ailleurs, la perspective se prsente comme un systme unique. Le systme perspectif du Quattrocento est la rduction l'unit de tous les possibles modes de vision. Enfin, la perspective n'est pas une rflexion intellectuelle sur ce que voient les yeux, mais le mode mme de voir selon l'esprit plutt qu'avec les yeux. Avec la perspective, nous voyons les choses dans des rapports proportionnels : la ralit n'apparat plus comme un inventaire, mais comme un systme de relations mtriques.
    En architecture, la proportion dfinit et rgle les entits d'espace exprimes par des lments singuliers. Il s'tablit un rapport proportionnel entre la hauteur des colonnes et l'ouverture de l'arc, entre le diamtre moyen de la colonne et sa hauteur, entre la base, le ft et le chapiteau. Enfin, une relation prcise s'tablit entre le systme proportionnel de l'architecture et celui du corps humain, peru comme perfection formelle et mesure des choses.
    L'tude de Marisa Dalai Emiliani, qui ferme l'ouvrage, prcise et approfondit le dbat sur l'espace perceptif.

  • Ces témoignages soulèvent la question de la mémoire des horreurs de la barbarie civilisée et du souvenir des gestes héroïques des victimes insurgées.

  • " la chair et la pierre est un essai sur l'histoire de la ville vue sous l'angle de l'expérience corporelle : ce qu'on y voit, ce qu'on y entend, ce qu'on y ressent, les lieux oú l'on mange, comment on s'habille, on se déplace, on se lave, on fait l'amour, depuis l'athènes de périclès jusqu'au new york d'aujourd'hui.
    Si le corps humain a été choisi ici pour comprendre le passé, le livre est plus qu'un simple catalogue historique de sensations physiques dans l'espace urbain. mais la civilisation occidentale ayant toujours répugné à reconnaître la dignité et la diversité du corps humain, j'ai cherché à comprendre comment se traduisait cette répugnance dans l'architecture, l'urbanisme et la planification. j'ai écrit ce livre poussé avant tout par un sentiment de perplexité face à un problème de notre époque : la pauvreté sensorielle de la plupart des bâtiments contemporains, et la tristesse, la monotonie, et la stérilité, sur le plan tactile, de l'environnement urbain.
    Cette pauvreté est d'autant plus saisissante que les temps modernes célèbrent les sensations du corps et la liberté physique. j'ai cru tout d'abord que les causes étaient à rechercher du côté des architectes et des urbanistes, dont les projets auraient quelque part perdu le sens du rapport actif avec le corps humain. mais en creusant un peu, je me suis aperçu que le problème était plus vaste, et ses origines plus anciennes.
    " (richard sennett).

  • De l'amour fracassé il ne reste rien, que quelques traces furtives (à peine un ongle rose), un corps traversé de manque et le désarroi sans fond que creuse l'abandon.
    C'est ce moment que choisit le récit pour ouvrir son flux serré, sa fureur contenue, ses cassures et ses reprises et, peut-être, son refus rageur d'abdiquer. à l'écoute des pulsations infiniment brisées et diffractées de la ville peuplée de visages et de destins troués de solitude, dans les néons de pigalle, auprès des petites vieilles des batignolles, des travelos des anciennes fortifications ou dans les bar-pmu des banlieues émigrées, les coups que le dehors inflige à la conscience de la narratrice sont comme un écho de ceux du dedans - le style glisse avec une parfaite pudeur et justesse de ton d'un registre à un autre, du politique à l'intime, tout naturellement.
    " parle-moi de l'amour, s'il te plait, parle-moi de l'amour, c'est tout ce que je te demande ", lui dira l'écrivain serbe cassé par la guerre. et dans un dernier et très beau retournement, le texte parvient à réajuster une fragile perspective. de celui qui raconte ou de celui qui écoute, lequel est le voleur de vie, lequel le voleur de mots.


  • aux commis et/deputés du comité/de surté general de/l assemblee nationale/pour remettre a/monsieur danton deputes on payera/le facteur aparis/theroigne.
    en mars 1801, théroigne de méricourt adresse cette lettre à danton, mort en avril 1794. lettre folle, donc. au demeurant, " la belle liégeoise ", l'amazone révolutionnaire, a été déclarée officiellement folle en septembre 1794, et enfermée de ce moment jusqu'à la fin de sa vie, en 1817. cependant, dès le premier regard sur l'objet-lettre, deux feuillets écrits recto verso à l'encre sépia sur un papier chiffon bleu, c'est sa beauté qui saisit et immédiatement fascine.
    un réseau de mots serrés, sans lisibilité apparente, surchargé, raturé, occupant furieusement tout l'espace disponible, et néanmoins d'une grande sûreté de main, comme on le dit du travail d'un artiste.
    théroigne, danton, deux noms accolés qui évoquent plutôt la terreur que la rêverie esthétique. d'ailleurs, le premier fragment que l'on réussit à lire, " et les causes je le dirais au prix de mille vies ", rappelle énergiquement que cette lettre renferme une volonté de sens et s'adresse à un destinataire.
    il est mort depuis sept ans, qu'importe ! à la même époque théroigne a sombré dans la folie. alors, où trouver le sens, son sens et la nécessité de sa publication qui, plus tard, s'est imposée aussitôt, comme on enregistre au plus vite un miracle, le miracle de la préservation ? jean-pierre ghersenzon a réussi le tour de force de décrypter le texte et d'en proposer une sorte de transcription juxtalinéaire.
    travail précieux qui, tout en déchargeant cette lettre de toute portée historique véritable, la recharge tout aussi bien d'une sorte de magnétisme poétique.
    jackie pigeaud, familier de l'histoire de la psychiatrie, la replace ici sous l'éclairage de la prodigieuse anatomie de la mélancolie de burton et, avec bonheur, la nomme : la lettre-mélancolie. sûrement digne d'enrichir la collection prinzhorn, la beauté insensée.
    objet d'art mélancolique, concrétion inclassable, vestige d'une glaciation, la glaciation du temps mélancolique.

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