Minuit

  • L'espace lisse, ou nomos : sa différence avec l'espace strié.
    - ce qui remplit l'espace lisse : le corps, sa différence avec l'organisme.
    - ce qui se distribue dans cet espace : rhizome, meutes et multiplicités. - ce qui se passe : les devenirs et les intensités. - les coordonnées tracées : territoires, terre et déterritorialisations, cosmos.
    - les signes correspondants, le langage et la musique (les ritournelles). - agencement des espaces-temps : machine de guerre et appareil d'etat.
    Chaque thème est censé constituer un " plateau ", c'est-à-dire une région continue d'intensités.
    Le raccordement des régions se fait à la fois de proche en proche et à distance, suivant les lignes de rhizome, qui concernent les éléments de l'art, de la science et de la politique.

  • La force majeure

    Clément Rosset

    « La joie est, par définition, illogique et irrationnelle. La langue courante en dit là-dessus plus long qu'on ne pense lorsqu'elle parle de «joie folle» ou déclare de quelqu'un qu'il est « fou de joie ». Il n'est effectivement de joie que folle ; tout homme joyeux est à sa manière un déraisonnant.
    Mais c'est justement en cela que la joie constitue la force majeure, la seule disposition d'esprit capable de concilier l'exercice de la vie avec la connaissance de la vérité. Car la vérité penche du côté de l'insignifiance et de la mort, comme l'enseignait Nietzsche et l'enseigne aujourd'hui Cioran. En l'absence de toute raison crédible de vivre il n'y a que la joie qui tienne, précisément parce que celle-ci se passe de toute raison.
    Face à l'irrationalisme de la joie, toute forme d'optimisme raisonné n'oppose que des forces débiles et dérisoires, qu'« un misérable espoir emporté par le vent » pour reprendre les termes de Lucrèce. Fût-il le plus parfait et le plus juste, il laisserait encore tout, ou presque, à désirer. En ces temps de prédictions volontiers catastrophiques, on se garde pourtant d'envisager la pire des hypothèses, - je veux dire celle d'un monde devenu, contre toute attente, absolument satisfaisant. Car ce serait là un monde dont personne au fond ne veut ni n'a jamais voulu : on pressent trop qu'aucun des problèmes qui font le principal souci de l'homme n'y trouverait de solution. C'est pourquoi ceux qui travaillent sans relâche à son avènement n'attendent en fait de leur labeur qu'un oubli momentané de leur peine, et rien de plus. Et on peut parier qu'ils montreraient moins d'ardeur à la tâche s'ils n'étaient soutenus par la conviction secrète que celle-ci n'a aucune chance d'aboutir. » Clément Rosset

  • Contribution à la discussion internationale sur la question de la légitimité : qu'est-ce qui permet aujourd'hui de dire qu'une loi est juste, un énoncé vrai ? Il y a eu les grands récits, l'émancipation du citoyen, la réalisation de l'Esprit, la société sans classes. L'âge moderne y recourait pour légitimer ou critiquer ses savoirs et ses actes. L'homme postmoderne n'y croit plus. Les décideurs lui offrent pour perspective l'accroissement de la puissance et la pacification par la transparence communicationnelle. Mais il sait que le savoir quand à devient marchandise informationnelle est une source de profits et un moyen de décider et de contrôler. Où réside la légitimité, après les récits ? Dans la meilleure opérativité du système ? C'est un critère technologique, il ne permet pas de juger du vrai et du juste. Dans le consensus ? Mais l'invention se fait dans le dissentiment. Pourquoi pas dans ce dernier ? La société qui vient relève moins d'une anthropologie newtonienne (comme le structuralisme ou la théorie des systèmes) et plus d'une pragmatique des particules langagières. Le savoir postmoderne n'est pas seulement l'instrument des pouvoirs : il raffine notre sensibilité aux différences et renforce notre capacité de supporter l'incommensurable. Lui-même ne trouve pas sa raison dans l'homologie des experts, mais dans la paralogie des inventeurs. Et maintenant : une légitimation du lien social, une société juste, est-elle praticable selon un paradoxe analogue ? En quoi consiste celui-ci ?

  • Fragilité

    Jean-Louis Chrétien

    Les Grecs anciens, méditant la condition humaine, voyaient dans la faiblesse, le manque ou le dérobement de la force, un de ses traits essentiels. Les Latins introduiront la fragilité, la possibilité de se briser, parfois tout à coup et de façon imprévisible, et la transmettront aux langues et aux cultures de l'Europe occidentale. Ce « lieu commun » de notre compréhension de nous-mêmes parcourt tous les domaines de la philosophie à la poésie, du roman à la peinture ou à l'histoire. Bien que nul ne l'ignore, chaque homme et chaque génération le découvrent en acte avec une sorte de saisissement et d'effroi.
    Ce livre en décrit d'abord les figures variées, dans une longue durée, et suivant la polyphonie des oeuvres qui donnent à voir l'humaine fragilité. Il va de l'impuissance et du dénuement du nourrisson comme miroir de notre condition, et des matières fragiles (le verre, l'argile, la bulle de savon) qui en sont les symboles toujours repris, à la fêlure invisible qui soudainement produira la catastrophe. La poétique des ruines, où l'on contemple les débris des hautes civilisations qui se croyaient là pour toujours, précède une réflexion sur la beauté propre du fragile comme sur la fragilité du beau comme tel.
    Il y va dans un second temps du concept même de fragilité, de Sénèque à Kant et au-delà. Ce sont les Pères de l'Eglise latine, et notamment saint Augustin, qui donneront à la fragilité un sens fondamentalement moral, celui d'un penchant au mal et à l'injustice, qui ira s'approfondissant, avant que la modernité ne tente de l'écarter.
    Le livre s'achève sur ce qui l'a rendu possible, la fragilité de la voix humaine, qu'un rien peut briser, et qui pourtant dit le sens qui ne périt pas, et que l'homme se transmet, en le renouvelant, d'une génération à l'autre.

  • L'observation statistique et ethnographique d'un des déplacements de populations rurales les plus brutaux et les plus massifs qu'ait connus l'histoire permet de saisir, au moment même oú elles sont ébranlées, les structures les plus fondamentales de l'économie et de la pensée paysannes.
    Le déracinement, qui détruit les cadres spatiaux et temporels de l'existence ordinaire, achève ce que la généralisation des échanges monétaires avait commencé : par référence au seul travail désormais digne de ce nom, celui qui procure un revenu en argent, l'activité paysanne du passé, et toutes les valeurs qui lui étaient associées, se trouvent discréditées. mais le " métier ", qui fait découvrir la vanité du travail paysan, est aussi rare que jamais et cette sorte d'urbanisation négative qu'est la " dépaysannisation " s'accomplit dans la " bidonvillisation " des campagnes que favorise la création décisoire d'agglomérations dépourvues de fonctions économiques.
    Cette analyse des processus sociaux qu'engendre la prétention d'accélérer l'histoire par la violence et dans l'ignorance des mécanismes déclenchés ne serait pas tout à fait inutile si elle pouvait contribuer à éviter que l'histoire ne se répète.

  • S'approprier un lieu pour l'habiter est un acte fondamental de l'homme. Mais ce que nous sommes, il nous faut aussi apprendre à le faire nôtre, en découvrant, exerçant et habitant nos possibilités. Cet espace intérieur est-il essentiellement celui de ma solitude, où nul autre ne peut pénétrer, ou peut-il être celui d'une hospitalité, un vide central où Dieu vient demeurer ?
    Dans la continuité d'une tradition qui remonte à la Bible, nos diverses demeures (chambre, appartement, maison, temple, château.) ont permis de figurer et de décrire l'intériorité humaine. Il s'agit de schèmes variés, tantôt pour explorer, tantôt pour construire notre personnalité, et par là pour penser le jeu de nos forces et de nos désirs, le déploiement de nos pensées et de nos actes, et en dégager des lois, selon une topique, du mot qui signifie la disposition des lieux.
    Une rupture et un renversement marquent cette histoire. La topique chrétienne, largement méconnue, forme un modèle diversifié et approfondi au long des siècles, lequel pose l'identité humaine comme habitable par une autre présence que la nôtre. À partir de la Renaissance, et depuis Montaigne jusqu'à Rousseau et Kant, tout comme dans la poésie et le roman, elle tend à s'effacer, avec son horizon mystique, au profit d'un face-à-face avec moi-même, tout en usant des mêmes schèmes. Ainsi se fondent l'identité moderne et la subjectivité.
    À travers la pensée de nombreux auteurs, de saint Augustin à sainte Thérèse d'Avila, d'Origène à Dante, de Baudelaire à Freud, ce livre décrit et médite, selon une généalogie, un axe oublié de la pensée de l'identité, lourd de questions toujours aiguës.

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