Philosophie

  • Seul l'Occident moderne s'est attaché à classer les êtres selon qu'ils relèvent des lois de la matière ou des aléas des conventions. L'anthropologie n'a pas encore pris la mesure de ce constat : dans la définition même de son objet la diversité culturelle sur fond d'universalité naturelle, elle perpétue une opposition dont les peuples qu'elle étudie ont fait l'économie.
    Peut-on penser le monde sans distinguer la culture de la nature ? Philippe Descola propose ici une approche nouvelle des manières de répartir continuités et discontinuités entre l'homme et son environnement. Son enquête met en évidence quatre façons d'identifier les « existants » et de les regrouper à partir de traits communs qui se répondent d'un continent à l'autre : le totémisme, qui souligne la continuité matérielle et morale entre humains et non-humains , l'analogisme, qui postule entre les éléments du monde un réseau de discontinuités structuré par des relations de correspondances ; l'animisme, qui prête aux non-humains l'intériorité des humains, mais les en différencie par le corps ; le naturalisme qui nous rattache au contraire aux non-humains par les continuités matérielles et nous en sépare par l'aptitude culturelle.
    La cosmologie moderne est devenue une formule parmi d'autres. Car chaque mode d'identification autorise des configurations singulières qui redistribuent les existants dans des collectifs aux frontières bien différentes de celles que les sciences humaines nous ont rendues familières.
    C'est à une recomposition radicale de ces sciences et à un réaménagement de leur domaine que ce livre invite, afin d'y inclure bien plus que l'homme, tous ces « corps associés » trop longtemps relégués dans une fonction d'entourage.

  • Les aveux de la chair, qui paraît aujourd'hui comme le quatrième et dernier volume de L'histoire de la sexualité, est en réalité le premier auquel Michel Foucault s'était consacré après La volonté de savoir (1976) qui constituait l'introduction générale de l'entreprise. Il s'attachait aux règles et doctrines du christianisme élaborées du Ile au IVe siècles par les Pères de l'Église.
    Au cours de son travail, Michel Foucault s'était persuadé que l'essentiel de ces règles et doctrines était un héritage remanié des disciplines de soi élaborées par les philosophes grecs et latins de l'Antiquité classique et tardive. Cest à leur analyse qu'il s'est courageusement appliqué, pour aboutir en 1984 à la publication simultanée de L'usage des plaisirs et du Souci de soi.
    L'ouvrage est donc un premier jet auquel Foucault comptait se remettre au moment de sa mort. La réunion des quatre volumes de Dits et Écrits (1954-1988) publiés en 1994, puis celle des treize volumes des Cours au Collège de France en ont retardé l'édition et la mise au point dont s'est chargé Frédéric Gros, l'éditeur des oeuvres de Michel Foucault dans la Bibliothèque de la Pléiade.
    Tel quel, cet ouvrage constitue un état très élaboré de la pensée de l'auteur et peut-être le coeur même de l'entreprise, la partie à laquelle il attachait assez d'importance pour se lancer dans l'aventure.

  • Nul n'était aussi bien armé que François Dosse pour relever le défi : une histoire panoramique et systématique de l'aventure historique et créatrice des intellectuels français de la Libération au Bicentenaire de la Révolution et à la chute du Mur de Berlin.

    Son Histoire orale du structuralisme en deux volumes, son attention à la marche des idées, ses nombreuses biographies (Michel de Certeau, Paul Ricoeur, Pierre Nora, Cornelius Castoriadis) lui ont donné une connaissance assez intime de la vie intellectuelle de la seconde moitié du XX e siècle pour lui permettre de couronner son oeuvre par une tentative de cette envergure.
    S'il fallait résumer d'un mot l'idée générale qui porte cet ensemble, on pourrait dire que l'on passe de la période dominée par l'épreuve de l'histoire, l'influence du communisme et ses désillusions à une période dominée par la crise de l'avenir et l'hégémonie des sciences humaines. Mais cette idée porteuse ne rend pas compte de l'incroyable richesse de ces volumes, où l'on passe du féminisme à l'écologie, de la guerre d'Algérie à celle du Vietnam, du nazisme au patrimoine... Même ceux qui ont vécu la période et en furent parfois les acteurs en apprennent davantage.

    Le premier volume, de 1944 à 1968, couvre les années Sartre et Beauvoir et leurs contestations, les rapports contrastés avec le communisme, le choc de 1956, la guerre d'Algérie, les débuts du tiers-mondisme, l'irruption du moment gaullien, et sa contestation.
    Ce ne sont là que quelques-uns des points de repère de cette saga, qui représente une des périodes les plus effervescentes et créatrices de cette époque qui passe de Marx à Nietzsche, de Sartre à Lévi-Strauss et Foucault, de Freud à Heidegger. Une des périodes les plus extraordinaires, tragiques et parfois comiques, que la France a connues.

  • On sait l'importance de la réflexion sur les penseurs présocratiques dans la philosophie de Heidegger. Le cours traduit ici, datant de 1932, s'il n'est pas le premier à en faire mention, est le premier, en revanche, à les aborder sous l'angle du Commencement qui s'y joue. Cest ce motif du commencement qui oriente la lecture que Heidegger entreprend de la très courte et dense «parole d'Anaximandre» et des fragments qui nous sont parvenus du poème de Parménide d'Élée.
    Cette explication avec le commencement de la philosophie occidentale ne cessera plus, dès lors, d'accompagner le cheminement de la pensée de Heidegger. Elle constituera un second foyer de l'oeuvre heideggerienne, après Être et temps : la recherche d'un autre commencement.

  • Très tôt le mystère de la forme du vivant et de l'harmonie qui s'y marque a intrigué l'Occident.
    Très vite s'est imposée la comparaison du vivant avec l'art, comme s'est posé le problème de l'irruption du monstrueux dans la nature, quand l'art est l'univers du parfait. Pour répondre à ces questions, médecins, poètes, philosophes et artistes, mêlant littérature et anatomie, esthétique et géométrie, botanique et morale, inventèrent un nouveau mode de pensée : la rêverie culturelle. Platon, Pline l'Ancien, Cicéron, Virgile, Longus, Galien, Polyclète rêvèrent hors des catégories arrêtées de l'entendement, au-delà des concepts figés de leurs disciplines ; ils saisirent la fluidité des choses naissantes, la labilité du monde en formation.
    Entre ce que Valéry appelait " le vide et l'événement pur ", dans cette indécision du temps et de l'espace où surgit la forme, déjà discernable et dicible, pas encore fixée, ils pensèrent la création en songeant à la graine et à la plante, au levain et à la pâte, à la présure et au fromage, à la semence et à la greffe. A ces textes jugés peu dignes de son corpus par la tradition philosophique, à cette rêverie culturelle, des Modernes goûtèrent, toujours préoccupés par les mêmes questions du vivant, de l'art de Piles et sa hiérarchie des arts et des genres, Lessing et sa définition des rapports entre la peinture et la poésie, mais surtout Pinel, en quête des symptômes de la folie dans la belle physionomie, Winckelmann, érigeant le Laocoon en expression de l'idéal grec de liberté et de beauté, ou bien encore Freud, inquiété par l'étrange colère du Moïse de Michel-Ange.
    Ainsi se dévoile un entre-deux de la culture occidentale, zone où, des Grecs à nos jours, la pensée progresse de s'affranchir de la Raison pour découvrir les raisons du vivant et de sa beauté.

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