Gallimard

  • Des accumulations des tombeaux égyptiens ou chinois et des trésors royaux jusqu'à notre Louvre d'aujourd'hui, entre autres lieux, il faudra du temps pour que le musée trouve sa forme et sa fonction de conservation, d'étude et d'exposition des objets. Or, une histoire mondiale des musées, à la fois politique, sociale et culturelle, n'a encore jamais été écrite. La voici : Le Musée, une histoire mondiale, en trois tomes qui paraîtront sur deux ans.
    Le premier volume de cette monumentale entreprise, Du trésor au musée, part d'un passé éloigné pour arriver à la création de l'institution appelée «musée», inventée en Italie à la fin du XVe siècle, gagnant toute l'Europe au XVIIIe. Une histoire faite de dons et de marchandises, de vols et de pillages, de guerres et de diplomatie. Et aussi d'architecture, de manière de contempler et de manier les objets, de problèmes juridiques et d'organisation, avant les vastes débats d'exposition, d'éclairage, d'accrochage qui suivront. Une histoire d'art, mais aussi de commerce, de savoirs, de techniques.
    La richesse de l'illustration qui s'appuie sur un texte lumineux donneront envie à tout en chacun de retourner enfin dans ce «lieu bien étrange , comme le déclare Krzysztof Pomian en ouverture de son ouvrage : le musée.

  • « Qu'est-ce qu'une nation ? » est la question posée au XIXe siècle par Ernest Renan que l'auteur reprend ici en se plaçant dans une perspective résolument planétaire ; une autre manière de faire de l'histoire globale. Car rien n'y fait : de la Révolution d'Octobre à la Pandémie de 2020 la nation, qu'on disait moribonde ou -pire- dépassée, est plus vivante que jamais. On ne compte plus, à la surface de la terre, les mouvements de « libération nationale », de l'Écosse à la Catalogne, de la Palestine au Kurdistan. Sans la nation comme clé d'interprétation, l'histoire du monde depuis trois siècles serait incompréhensible. Sans elle l'irréductibilité de la Norvège ou de la Suisse, du Brésil ou de l'Afrique du sud resterait opaque. Sans elle le destin des puissances d'aujourd'hui, des ÉtatsUnis à la Chine, de l'Inde au Japon, devient illisible. Il n'y a rien de plus mondial que le national. On la disait imaginée, voire imaginaire : elle est construite, assurément, mais ni plus ni moins que l' international, le monde ou l' humanité, toutes ces fictions utiles grâce auxquelles -et à cause desquelles- les individus et les sociétés vivent et meurent. Quant à son imaginaire, il touche à l'essentiel, puisqu'il est celui d'une rencontre entre l'identité et la souveraineté : un peuple y devient le Peuple.

  • Le 6 septembre 2009, Antoine de Baecque se lance sur le GR5, un sac de dix-sept kilos sur le dos, pour un mois de randonnée solitaire à travers les Alpes, depuis le lac Léman jusqu'à la Méditerranée : six cent cinquante kilomètres, trente mille mètres de

  • Omniprésent et inéluctable, tel est Chronos. Mais il est d'abord celui qu'on ne peut saisir. L'Insaisissable, mais, tout autant et du même coup, celui que les humains n'ont jamais renoncé à maîtriser. Innombrables ont été les stratégies déployées pour y parvenir, ou le croire, qu'on aille de l'Antiquité à nos jours, en passant par le fameux paradoxe d'Augustin : aussi longtemps que personne ne lui demande ce qu'est le temps, il le sait ; sitôt qu'on lui pose la question, il ne sait plus. Ce livre est un essai sur l'ordre des temps et les époques du temps. A l'instar de Buffon reconnaissant les « Époques » de la Nature, on peut distinguer des époques du temps. Ainsi va-t-on des manières grecques d'appréhender Chronos jusqu'aux graves incertitudes contemporaines, avec un long arrêt sur le temps des chrétiens, conçu et mis en place par l'Église naissante : un présent pris entre l'Incarnation et le Jugement dernier. Ainsi s'engage la marche du temps occidental. On suit comment l'emprise du temps chrétien s'est diffusée et imposée, avant qu'elle ne reflue de la montée en puissance du temps moderne, porté par le progrès et en marche rapide vers le futur. Aujourd'hui, l'avenir s'est obscurci et un temps inédit a surgi, vite désigné comme l'Anthropocène, soit le nom d'une nouvelle ère géologique où c'est l'espèce humaine qui est devenue la force principale : une force géologique. Que deviennent alors les anciennes façons de saisir Chronos, quelles nouvelles stratégies faudrait-il formuler pour faire face à ce futur incommensurable et menaçant, alors même que nous nous trouvons encore plus ou moins enserrés dans le temps évanescent et contraignant de ce que j'ai appelé le présentisme ?

  • Les aveux de la chair, qui paraît aujourd'hui comme le quatrième et dernier volume de L'histoire de la sexualité, est en réalité le premier auquel Michel Foucault s'était consacré après La volonté de savoir (1976) qui constituait l'introduction générale de l'entreprise. Il s'attachait aux règles et doctrines du christianisme élaborées du Ile au IVe siècles par les Pères de l'Église.
    Au cours de son travail, Michel Foucault s'était persuadé que l'essentiel de ces règles et doctrines était un héritage remanié des disciplines de soi élaborées par les philosophes grecs et latins de l'Antiquité classique et tardive. Cest à leur analyse qu'il s'est courageusement appliqué, pour aboutir en 1984 à la publication simultanée de L'usage des plaisirs et du Souci de soi.
    L'ouvrage est donc un premier jet auquel Foucault comptait se remettre au moment de sa mort. La réunion des quatre volumes de Dits et Écrits (1954-1988) publiés en 1994, puis celle des treize volumes des Cours au Collège de France en ont retardé l'édition et la mise au point dont s'est chargé Frédéric Gros, l'éditeur des oeuvres de Michel Foucault dans la Bibliothèque de la Pléiade.
    Tel quel, cet ouvrage constitue un état très élaboré de la pensée de l'auteur et peut-être le coeur même de l'entreprise, la partie à laquelle il attachait assez d'importance pour se lancer dans l'aventure.

  • Les chiffonniers de Paris au XIXe siècle : un sujet original et inattendu. Un sujet d'une grande richesse, entre histoire, économie, urbanisme, littérature et art.
    Morceau de vieux linge, le chiffon sert à la fabrication du papier. Or la demande explose après la révolution industrielle, avec l'essor de l'instruction et l'abondance de la presse. Le chiffonnier est à la fois l'inquiétant rôdeur des nuits de la capitale et l'agent indispensable des progrès de la société. Sa figure hante l'oeuvre des écrivains et des peintres, d'Hugo à Baudelaire et Théophile Gautier, de Daumier à Gavarni.
    Dans son Tableau de Paris, Louis-Sébastien Mercier repérait en 1781 sa montée en puissance : «Le voyez-vous, cet homme qui, à l'aide de son croc, ramasse ce qu'il trouve dans la fange et le jette dans sa hotte?... Ce vil chiffon est la matière première qui deviendra l'ornement de nos bibliothèques, le trésor précieux de l'esprit humain. Le chiffonnier précède Montesquieu, Buffon et Rousseau».
    On voit les dimensions que prend le sujet. Antoine Compagnon les explore avec une érudition inépuisable. De l'hygiène des rues de Paris à l'administration des déchets ; de la prostitution, dont le monde recoupe celui des chiffonniers, à leur recrutement et aux mythes qui les entourent.
    C'est à une plongée toujours surprenante dans le Paris nocturne que nous convie l'auteur, le Paris des bas-fonds et celui de l'imaginaire collectif. Qui croirait que le premier dessin cité dans le Grand dictionnaire universel de Pierre Larousse à l'article «Caricature» montre un chiffonnier?
    Le crépuscule du chiffonnage parisien date de la fin du Second Empire : on fabrique maintenant le papier avec la fibre de bois et, en 1883, le préfet Eugène Poubelle décrète que les ordures seront déposées dans des récipients, lesquels prendront son nom.
    Mais le malfaisant marchand d'habits des Enfants du paradis, le film de Carné, suffit à illustrer la survivance du chiffonnier dans les représentations de Paris.

  • Hervé Fischer a fait sa thèse avec Raymond Aron sur la « Sociologie artistique ». Parallèlement, il a peint lui-même, en s'attachant a l'art numérique et aux ressources des nouvelles technologies.
    Il a émigré au Québec et s'est écarté de tout le marché de l'art, mais le musée Pompidou l'a découvert et lui a consacré de juin 4 septembre 2017 une exposition intitulée « Hervé Fischer et l'art sociologique », rétrospective sur toute son oeuvre.
    L'activité principale de Fischer est cependant restée fixée sur la réflexion théorique du système des couleurs dans son rapport avec les évolutions des sociétés.
    Les couleurs possèdent une expressivité qui va bien au-delà de la simple sensation, qui relève du mythe et qui cependant s'encadre dans l'institution sociale. Les couleurs obéissent en effet à des codes, elles possèdent un pouvoir auquel l'institution sociale ne peut que s'intéresser. En fait elle en édicte les codes et les usages, elle en sanctionne même les transgressions.
    Ce livre vise à en apporter la démonstration historique. Ce n'est pas une histoire des couleurs (comme l'ont très bien faite Michel Pastoureau, John Cage et d'autres en Angleterre et en Allemagne).
    C'est une réflexion sur le système des couleurs selon les types de société et leur évolution.
    Deux dates, deux faits pourraient la circonscrire : la Bible qui ne mentionne jamais les couleurs mais seulement les ténèbres ou la lumière. Gagarine, en 1961, qui déclara à son retour: « j'ai vu le ciel sombre et la terre bleue ». Du bleu qui, au même moment, fascinait Yves Klein.
    Depuis les pigments colorés des peintures préhistoriques jusqu'a l'explosion chromatique du XXe siècle qui correspond à des formes d'explosion des règles sociales, Fischer développe un parallèle enrichissant des évolutions sociales et chromatiques.

  • Tandis que disparaissent les derniers combattants, la Grande Guerre nous revient, dans une tout autre lumière, comme la matrice d'où sont sortis tous les désastres du XXe siècle.
    Romans, films, recueils de lettres et documents, collections d'objets, sites historiques : une curiosité nouvelle s'exprime de la part des jeunes générations pour ce qui apparaît comme l'énigme d'un suicide collectif de l'Europe. Du côté historien, c'est une équipe internationale réunie autour d'une expérience de terrain, l'Historial de la Grande Guerre de Péronne, dans la Somme. Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker s'en font ici les interprètes et les porte-parole.
    Il ne s'agit plus de savoir, comme autrefois, qui porte la responsabilité de la guerre ou comment se sont déroulées les opérations, mais d'explorer une culture de la violence, d'analyser un nationalisme de croisade, de mesurer la profondeur d'un deuil peut-être non terminé. Il s'opère aujourd'hui sur la guerre de 14 le même type de subversion du regard que sur la Révolution française dix ans plus tôt.
    Le phénomène mérite attention : en peu d'années, deux des plus gros massifs de l'histoire nationale auront connu ainsi un basculement comparable et, dans des conditions différentes, un renouvellement du même ordre.

  • Le bombardement de la cathédrale de Reims par les Allemands en septembre 1914 a été, à tous égards, un grand événement qui a marqué les débats de la guerre : pour les Français, c'est le signe de la barbarie allemande et de la déchristianisation germanique, un crime de guerre contre la ville du sacre des rois, le symbole de Jeanne d'Arc. L'incendie est la vraie déclaration de guerre de la Kultur à l'allemande contre la civilisation à la française.

    Mais il y a beaucoup plus : cet incendie est le point d'orgue d'une grande polémique sur l'invention du gothique qui court en France depuis le XIXe siècle et dont les enjeux sont l'identité des deux pays. Une polémique qu'illustrent en particulier Huysmans dans son roman La Cathédrale, Émile Mâle, surtout, qui voit dans cette exaltation du gothique l'âme de la nation et du renouveau catholique, Proust lui-même avec La Mort des cathédrales, Rodin et Maurice Barrès. À quoi les Allemands avaient opposé la cathédrale de Cologne, symbole de la germanité et du Reich de Guillaume II, et l'identification du gothique à la race germanique.

  • Devant le trésor de saint-denis ou les vitraux de chartres, les fresques de giotto ou les palais florentins, qui ne s'est interrogé sur les conditions sociales et les représentations mentales qui ont environné et inspiré le geste de leurs créateurs ? cette vaste sociologie de la création artistique, chef d'oeuvre d'un grand historien doublé d'un écrivain, replace l'ensemble des hautes productions de l'occident médiéval dans le mouvement général de la civilisation.
    Elle offre des clés pour pénétrer cet univers de formes complexe et fascinant.
    Georges duby montre donc comment, au xie siècle, ce que nous avons appelé la féodalité transféra des mains des rois à celles des moines le gouvernement de la production artistique : comment, cent ans plus tard, la renaissance urbaine établit la cathédrâle au foyer des innovations majeures : comment, au xvie siècle, l'initiative du grand art revint aux princes et s'ouvrit aux valeurs profanes.
    Le temps des cathédrales est ainsi encadré, entre celui des monastères et celui des palais.
    L'influence de cet essai n'a cessé d'être déterminante aux avant-postes de la recherche historique. aurpès du grand public, son succès est considérable. et l'on sait que s'en inspira une longue série d'admirables images que la télévision continue de diffuser dans le monde entier.

  • Comment des identités ont-elles pu se cristalliser à l'échelle de «pays» transformés en régions? Et, surtout, comment ont-elles été perçues par l'État central? Pour tenter de répondre à ces questions sans cesse rebattues mais toujours à partir de points de vue spécifiques, l'auteur nous propose ici une approche originale, globale et sur la longue durée.
    Globale en appréhendant les multiples facettes de ce vaste problème, qu'elles soient géographiques, politiques, économiques, sociales, littéraires ou encore culturelles. Sur la longue durée en l'abordant depuis l'époque des pagi gallo-romains jusqu'à aujourd'hui, en passant par le temps des principautés médiévales, lorsque se sont sans doute cristallisées ces premières identités, à un moment où la France se constituait, elle aussi.
    Ce faisant, on comprend mieux comment le vrai faux débat entre Girondins et centralisateurs, République et régionalisme, a contribué à renforcer les oppositions, à favoriser les formes d'instrumentalisation. Qui sait aujourd'hui, par exemple, que les «provinces» administratives ont d'abord été façonnées par l'État monarchique afin de lutter contre des entités féodales porteuses d'identités? Et ce, avant que se recombinent, au sein de ces mêmes provinces et «régions», des sentiments d'appartenance aux rapports sans cesse renégociés avec l'État central? Souvent dénoncées, parfois mises en avant, lorsque l'amour des Petites Patries régionales devait nourrir l'amour de la Grande Nation française, les identités régionales ont le plus souvent été détournées. Notamment dans une optique économique et «modernisatrice» que l'on imagine être née lors des Trente Glorieuses, mais que l'on trouve déjà sous la plume des réformateurs de la fin de la monarchie absolue.
    Si la question des identités régionales demeure aujourd'hui toujours ouverte, le détour par l'Histoire permet d'en mieux saisir les dimensions et les enjeux. Signe que passé et présent peuvent mutuellement s'éclairer.

  • Du XIVe au XVIIe siècle, dans toute l'Europe, des femmes et des hommes accusés de sorcellerie ont raconté s'être rendus au sabbat : là, de nuit, en présence du diable, on se livrait à des festins, à des orgies, à l'anthropophagie, à la profanation des rites chrétiens.
    D'où vient le sabbat ? Les accusés se sont-ils laissé extorquer, souvent sous la torture, le récit que leurs juges attendaient d'eux ? Selon Carlo Ginzburg, pas toujours. Dans quelques cas, l'écart entre les questions des juges et les réponses des accusés laisse affleurer des éléments liés à une couche plus profonde. Partant de ces anomalies, appuyé sur un immense matériel documentaire, il a entrepris de retrouver et de recomposer les pièces dispersées de cette histoire nocturne. L'enquête conjugue plusieurs approches auxquelles correspondent autant d'hypothèses : une approche historique qui, des lépreux aux juifs, aux hérétiques et aux sorciers, dessine à la fin du Moyen Âge la place du complot ourdi en son sein par les ennemis de la chrétienté ; une approche morphologique, qui rassemble les éléments disjoints d'une très ancienne culture à fond chamanique, largement attestée dans le monde eurasiatique ; une dernière hypothèse, plus ambitieuse encore, lie l'identification de formes générales de l'expérience essentielle de la mort et de l'au-delà et les structures élémentaires du récit.
    Un programme immense, mais aussi une rigoureuse leçon de méthode qui veut, à chaque moment, rappeler les exigences, les limites et les possibilités du métier d'historien.

  • Quatre sur cinq des tableaux du musée d'Orsay, nombre de chefs-d'oeuvre du Louvre, une dizaine de collections devenues musées à part entière, du Moyen Âge de Cluny à l'Extrême-Orient de Guimet : une part essentielle du patrimoine artistique de Paris est l'oeuvre des collectionneurs. Dans chaque ville en France et en Europe on ferait un constat analogue. Cependant l'histoire ne s'est intéressée que fort peu à une pratique réputée futile. On la réhabilite ici en montrant la portée et les effets. Le présent livre entend jeter les bases d'une étude systématique de l'étrange activité qui consiste à rassembler des objets pour constituer une collection.
    Il propose une anthropologie de la collection : phénomène universel, apparemment coextensif à la culture même et véhicule privilégié de ses transformations.
    Il donne une étude historique des principaux genres de collection dans l'Europe moderne, des antiquités à l'histoire naturelle, de la numismatique à la peinture. C'est un nouvel éclairage sur la genèse du musée qui est suggéré, la collection particulière révélant son rôle crucial d'institution novatrice.

  • Philippe Buc examine dans ce livre comment la théologie chrétienne a façonné des siècles de conflits, depuis la première guerre judéo-romaine (66) jusqu'à l'invasion de l'Irak (2003), en passant par la première croisade (1096) ou la Révolution française. Même dans les sociétés sécularisées ou explicitement non chrétiennes, comme l'Union soviétique stalinienne, les formes qu'ont prises de nombreux séismes politiques (guerres civiles, purges, déportations, terrorisme, etc.) sont selon lui en grande partie explicables par le christianisme et les très anciens concepts religieux qui influencent la façon dont la violence est perçue et perpétrée.
    Ce que veut comprendre Philippe Buc c'est non seulement la logique par laquelle une personne saine d'esprit est amenée à tuer ou mourir pour un principe, mais aussi les raisonnements qui légitiment l'imposition de la liberté par la contrainte ou le pardon des atrocités de la guerre. Analysant l'idéologie américaine contemporaine de la guerre, qui place la violence sous l'empire d'idées abstraites, comme la liberté ou la paix mondiale, il met au jour son profond enracinement dans l'Écriture sainte.
    Fruit de quinze années de recherches d'une ampleur peu commune, Guerre sainte, martyre et terreur montre combien les pieux idéaux de sacrifice, de pureté et de rédemption n'ont cessé de donner sens à la violence, depuis les premiers siècles chrétiens jusqu'aux temps inquiets que nous vivons.

  • On retrouve dans ces neuf essais les thèmes de prédilection de l'auteur : le rapport entre morphologie et histoire, le statut du témoignage et de la preuve, les relations, toujours reformulées, du mot et de l'image. Ainsi que ses héros culturels : Wartburg et Gombrich, Bloch, Auerbach et Spitzer, - mais aussi Tolstoï et Proust.

    Quatrième de couverture Le lecteur Familier de Carlo Ginzburg retrouvera dans ces neuf essais ses thèmes de prédilection : le rapport entre morphologie et histoire, le statut du témoignage et de la preuve, les relations, toujours reformulées, du mot et de l'image. Il y retrouvera ses héros culturels : Warburg et Gombrich, Bloch, Anerbach et Spitzer, mais aussi Tolstoï et Proust. Mais comme l'auteur a l'art de varier ses effets, ses cadrages, ses échelles, ses formats, le dépaysement l'emporte sur le sentiment de familiarité d'autant que ce sont précisément les procédés de l' "estrangement" qui font l'objet du premier essai et les implications cognitives de l'éloignement qui courent à travers tous les autres, consacrés à la notion de mythe, à celle de représentation, à l'attitude à l'égard des images et à la distinction entre les images et les idoles, à la notion de style, aux métaphores de la distance et de la perspective. Le dernier essai, qui porte sur une équivoque d'un discours du pape actuel, peut paraître étranger à cet ensemble. Mettant en cause, de proche en proche, les rapports des chrétiens et des juifs avec, en arrière-plan, les effets meurtriers d'un excessif éloignement et d'une tout aussi excessive proximité, il suggère la clé de ces réflexions ou, pour mieux dire, de ces variations sur la distance.

  • « Le monde luxuriant des images de religion [compose] un imagier de lecture platonicienne de l'univers et des mystères de l'exister humain. » Alphone Dupront, Du Sacré , p. 105. Cet essai inédit d'Alphone Dupront n'est pas seulement posthume, comme presque tous ceux que nous avons publiés : c'est son testament. Conçu comme la première ébauche d'un très vaste sujet, il a été écrit « de crises cardiaques en infarctus (au pluriel) », dit sa veuve, « de sursis en sursis », disait Dupront. Jeté sur le papier ou dicté sous perfusion lors de longues hospitalisations ou entre celles-ci, c'est le travail de presque une vie de méditations et d'observations, un monument qui grandit encore l'oeuvre de l'historien du sacré.Pour Alphonse Dupront, il s'agissait non d'un « traité », mais d'un essai, une « méditation tâtonnante d'artisan en oeuvre de découverte d'une discipline neuve ». Il en parlait comme de sa « rhapsodie iconologique » et faisait ce constat : « Nous en sommes aux éléments du psychisme individuel et tout ignorants du psychisme collectif. »Invitant à une exploration approfondie de l'art religieux, il centre son approche phénoménologique sur les images de l'Occident chrétien, France et Italie surtout. Et ses interrogations, comme toujours chez lui, se nourissent de questions non seulement historiques, mais anthropologiques, psychanalytiques, sociologiques, phislophiques et même théologiques.Alphonse Dupront a toujours dénoncé « les simplifications faciles », partielles et surtout « réductrices ». Il ne déroge pas ici encore à son attention à toute complexité et au respect de la « pluralité des sens ». Ce livre n'est certes pas à la portée du plus grand public. Mais lequel des précédents l'a-t-il été ? D'une écriture plus fluide que les autres, il vise en tout cas un lectorat qui va bien au-delà des milieux

  • Vers la fin des temps paléolithiques, entre environ -12 000 et -3 000, au terme de près de trois millions d'années d'histoire, l'humanité change brusquement de façon de vivre : des groupes de chasseurs collecteurs font l'expérience de la sédentarisation, renforcent l'aspect végétal de leur diète, commencent à manipuler céréales et animaux et se transforment peu à peu en agriculteurs éleveurs.
    Le néolithique a commencé. Pour Jean Guilaine, ce moment de basculement n'est pas tant une fin qu'un commencement : il inaugure les temps historiques et pose le socle initial de nos sociétés. Car ces populations, désormais rurales, sont confrontées à la plupart des problèmes des communautés historiques : pulsions démographiques, politiques de colonisation, implantation de frontières, aménagement du paysage, luttes pour le pouvoir, conflits intervillages. Trois prénoms incarnent cette révolution : Caïn, le premier agriculteur, Abel, le premier berger, et Ötzi, alias Hibernatus, l'Homme des glaces, etc., peut-être le premier. tueur en série.
    Pour l'auteur, cet éventail de rôles délivre la leçon du néolithique. Bien investi, régulé, le milieu peut être le meilleur auxiliaire de l'homme. Pressions démographiques, appât du profit, stratégies économiques pour vivre aux dépens des plus faibles, goût de la suprématie entraînent une exploitation exacerbée et un monde aux tensions permanentes.

  • Presque toute l'histoire de Constantinople se résume et se concentre dans son hippodrome, le plus romain de ses édifices : d'abord un monument de la vie citadine parmi d'autres, aux IVe siècle, il devient, aux Ve-VIe siècles et jusqu'à la prise de la ville par les croisés en 1204, la matrice d'une culture authentiquement populaire et un pôle de la vie politique.
    C'est moins à cette longue histoire et à ses prolongements légendaires qu'à la dynamique et la symbolique des jeux que s'intéresse ici Gilbert Dagron. Dépourvues en elles-mêmes de contenu social mais servant à l'expression d'affrontements de tous ordres, les courses donnent lieu à une étonnante confrontation entre un pouvoir célébré dans sa toute-puissance et un peuple porteur de légitimité. La rivalité des "rouleurs", les Bleus et les Verts, dans l'hippodrome et parfois en dehors, se charge en effet de sens multiples, à la fois politiques, sociaux et religieux.
    Si les courses, déjà "laïcisées" à Rome même, sont condamnées par l'Eglise comme "païennes", c'est parce qu'on y redécouvre de vieux rituels sous-jacents et qu'elles exaltent, dans la Nouvelle Rome chrétienne, une religion de l'Empereur chrétien qui n'est pas tout à fait celle des clercs. Mais derrière l'indignation des chrétiens les plus ardents, il faut lire une fascination qui leur fait voir toutes sortes d'analogies et d'oppositions entre l'hippodrome et l'église, entre les courses et la liturgie.

  • Connaissez-vous l'abbé d'Etemare ? Connaissez-vous l'avocat Le Paige ? Probablement pas.
    Pourtant, ces deux inconnus de l'histoire ont sûrement été parmi les plus importants acteurs du XVIIIe siècle français. Ils ont été, l'expression mérite pour une fois d'être employée, les " chefs d'orchestre clandestins " de l'agitation janséniste qui, de la résistance contre la bulle Unigenitus en 1713 à l'expulsion des Jésuites en 1764, en passant par les convulsions de Saint-Médard, n'a cessé d'occuper le devant de la scène publique.
    Ce livre s'emploie à tirer leurs oeuvres et leurs entreprises de l'ombre.
    Il fallait, pour percer à jour l'énigme de ce mouvement qui a déconcerté des générations d'historiens et pour saisir la cohérence de ses différents visages, commencer par dégager son originalité en regard de ses illustres ancêtres du Grand Siècle. Elle repose sur deux piliers : une théologie de l'histoire, le " figurisme ", à base de correspondances entre l'Ecriture sainte et la suite des temps, et une doctrine de la résistance dans l'Eglise, le " Témoignage de la vérité ", à base d'appel au jugement des fidèles.
    On comprend, à partir de là, la dynamique du phénomène dans ses trois grands moments. On comprend comment la protestation d'un petit groupe de clercs contre la condamnation pontificale d'un livre suspect, à l'instigation de Louis XIV, a pu déboucher sur l'organisation d'une formidable machine de propagande clandestine, la première du genre, sans doute, et la première, en France, à faire intervenir l' " opinion publique ".
    On comprend la teneur de l'étrange flambée convulsionnaire, nourrie d'un enseignement figuriste qui échappe à ses promoteurs. On comprend enfin la curieuse stratégie des parlements dans leur opposition à Louis XV, transposition dans l'Etat de la démarche de résistance préalablement élaborée et testée dans l'Eglise. C'est tout un pan du siècle des Lumières qui s'éclaire de la sorte, grâce à l'exhumation des réseaux et des menées de ces théologiens-hommes d'action, acharnés à se cacher.
    Mais plus largement, ce sont les voies par lesquelles a cheminé l'ébranlement pré-révolutionnaire du trône et les rapports entre religion et politique dans le cadre de l'absolutisme, qui en acquièrent une nouvelle intelligibilité.

  • Ce manuscrit inédit posthume d'Alain Testart analyse à nouveaux frais le dispositif iconographique des grottes ornées du paléolithique supérieur, principalement de la grotte Chauvet (- 36 000) et de Lascaux (- 18 000). Partant des modes de disposition spatiale et topographique des signes, des représentations animales et des figures abstraites, il se livre à une relecture de l'ensemble des données des fouilles. L'analyse iconique d'une extrême précision à laquelle il se livre débouche sur une nouvelle interprétation de l'art pariétal, doublée d'une nouvelle théorie des signes.
    Alain Testart puise ici aux sources des historiens de l'art plus qu'à celles des préhistoriens. Selon lui, l'art occidental des grottes obéit à une sorte de canon qui correspondrait à une forme de pensée mythique spécifique, qui se distingue nettement des autres formes d'art préhistorique, tel l'art mobilier.
    Ainsi l'art sur bloc paléolithique ne représente-t-il jamais l'homme. Tout au plus y décèlet- on des traces d'une humanité hybride, mal dégagée du monde animal, inachevée. Ces représentations cachées, sinon secrètes, pointent en direction d'une pensée religieuse totémique. Entre le totémisme et les peintures du paléolithique, on décèle une sorte de minimum commun structuré par les différences entre les espèces. À travers les animaux et leur classification en espèces, cet art révèle, nous dit Alain Testart, une classification des hommes.
    La grotte serait dès lors un microcosme représentant l'état du monde à son origine, au temps du mythe, quand les hommes étaient mal différenciés des animaux, alors même que ceux-ci étaient déjà différenciés en espèces.
    La présence dans les grottes de signes de féminité incomplets (vulves, représentations tronquées du corps de la femme) apposés sur les images des animaux abonde à un tel point que la reproduction du monde semble avoir été pour ces époques une préoccupation non seulement artistique, mais religieuse. Miroir de l'état mythique des origines, la grotte renfermerait dès lors les étapes d'une véritable cosmogonie.

  • Séducteur, né d'un arbre à myrrhe, jeune homme à la semence foisonnante, Adonis, par excès de puissance sexuelle, est condamné à l'impuissance : il est voué aux laitues, plantes froides et humides, qui passent pour être une nourriture de morts et un antiaphrodisiaque.
    Ses fameux " jardins " ne sont pas davantage des charmes destinés à réveiller la fertilité de la terre ; ce sont des cultures sans fruits, des jardins stériles, transportés sur les toits, où l'éclat du soleil caniculaire les fait pousser jusqu'au vert en quelques jours et, sans transition, les dessèche sur pied. Ce jardinage frivole qui consiste à faire rôtir par Sirius certaines espèces horticoles et céréalières (fenouil, blé, orge, laitue) va de pair avec une fête où le dévergondage des femmes s'autorise des relations d'amant à maîtresse qui s'établissent entre Adonis et Aphrodite.
    Sur le plan des cultures céréalières comme sur celui du mariage, la semence d'Adonis offre l'image inversée des semences de Déméter, les semences qui portent de vrais fruits et donnent des produits légitimes. Issus d'une situation anomique - la conjonction du Soleil et de la Terre lors du lever héliaque de Sirius -, les aromates provoquent une véritable perversion de la " vie cultivée ", aussi bien de la culture des plantes que des relations conjugales.
    Le coup de chaleur de Sirius grille les pousses vertes tandis qu'il favorise la production de la myrrhe, qui se récolte en ce midi de l'année solaire. Au même moment, l'appétit sexuel des femmes atteint un point culminant, et le danger est grand que les épouses ne deviennent aussi lascives que les courtisanes ou les femmes célébrant la fête d'Adonis, " En vérité, dit J.-P. Vernant dans son importante introduction, c'est Peau d'Ane qui nous est une nouvelle fois conté, mais au plaisir enfantin de l'entendre s'associe maintenant la lecture savante d'un code, ou plutôt de ces multiples codes emboîtés les uns dans les autres qui nous donnent les clés d'un univers mental, différent du nôtre, difficile d'accès, déconcertant encore qu'à certains égards familier, comme si c'était à travers des histoires fantastiques, des récits merveilleux que les Grecs avaient le plus clairement livré l'alphabet dont ils se sont servis pour épeler le monde en la façon qui leur est propre et que Detienne nous aide à déchiffrer.
    " L'auteur a pourvu cette nouvelle édition d'un important ajout, " Où en sont les jardins d'Adonis ? ".

  • Partout et toujours présent dans le paysage grec, le sacrifice sanglant définit les conditions dans lesquelles il est licite et pieux de manger de la viande. Sans alimentation carnée, il n'y a ni société civile ni communauté politique. La broche à rôtir est politique, et le couteau partageant le corps à manger découpe l'espace civique, en même temps qu'il invente la plénitude communautaire.
    Dans le manger carné, il y a comme un foyer commun où se croisent les figures des marches et de l'altérité. Histoires de loups en lisière de cité, quand le couteau, mauvais partageur, dévie vers la violence meurtrière de la guerre et de la tyrannie. Voyages en Scythie où le boeuf se faisant cuire lui-même raconte l'étrangeté des nomades au chariot. Récits des extrémités du monde, autour de la Table du Soleil, entre les viandes succulentes qui naissent de la Terre pour les Éthiopiens Longue-Vie et les cris de souffrance que lancent les chairs découpées des vaches du Soleil.
    Analyse anthropologique qui conduit à mettre en cause la pertinence d'un modèle judéo-chrétien, hâtivement laïcisé par des sociologues convaincus que le social s'enracine dans l'esprit du sacrifice : tel est ce livre, né des travaux du Centre de recherches comparées sur les sociétés anciennes.

  • On trouvera ici, pour la première fois rassemblés, traduits et dûment éclairés par deux éminents spécialistes, la cinquantaine de mythes sauvés du naufrage de la civilisation mésopotamienne.

    Ces documents vénérables, dont les plus vieux remontent à la fin du iiie millénaire, sont les plus anciens témoignages écrits du travail de pensée par lequel des hommes ont tenté de répondre, avec les moyens de leur bord, aux questions éternelles qui nous travaillent toujours devant cet univers démesuré autour de nous, devant notre propre existence, le sens et le destin de notre vie.
    Aujourd'hui, équipés, pensons-nous, pour la recherche du vrai, nous avons, pour nous attaquer au mystère des choses et à l'apparente absurdité de leur déroulement, les multiformes abstractions des philosophes et les hypothèses plus ou moins hardies des savants.
    Comme obscurément conscients de leur impuissance, intellectuelle et technique, nos anciens ne cherchaient que le plausible, le vraisemblable, utilisant pour l'établir les seuls produits d'une imagination débordante, et cependant bridée et "calculée". en poèmes et discours de tous styles : contes naïfs, condensés ponctuels, chants vigoureux, extasiés ou tendres, voire larges et puissantes synthèses, ils ont coulé et gardé par écrit les résultats de leurs méditations, enracinés dans leur certitude secrète que rien ici-bas n'a sa raison d'être en soi-même, mais dans quelque chose de plus haut, de plus grand, de plus fort et qui, récalcitrants ou dociles, nous mène tous inflexiblement.

    Mettre ensemble tous ces produits de la rumination millénaire des représentants de la plus antique des hautes civilisations, ce n'était pas seulement procurer à un large public, spécialiste ou simplement curieux, la connaissance directe de ces pièces majeures du patrimoine spirituel de l'humanité ; c'était aussi verser un large, lourd et fascinant dossier à l'étude, aujourd'hui en plein renouvellement, de la mythologie.
    Après le continent indo-européen révélé par dumézil, après le continent amérindien exploré par lévi-strauss, après la tradition grecque revisitée par vernant, voici, grâce aux soins de jean bottéro et de samuel noah kramer, l'émergence du massif mésopotamien.

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