Verdier

  • De l'amour fracassé il ne reste rien, que quelques traces furtives (à peine un ongle rose), un corps traversé de manque et le désarroi sans fond que creuse l'abandon.
    C'est ce moment que choisit le récit pour ouvrir son flux serré, sa fureur contenue, ses cassures et ses reprises et, peut-être, son refus rageur d'abdiquer. à l'écoute des pulsations infiniment brisées et diffractées de la ville peuplée de visages et de destins troués de solitude, dans les néons de pigalle, auprès des petites vieilles des batignolles, des travelos des anciennes fortifications ou dans les bar-pmu des banlieues émigrées, les coups que le dehors inflige à la conscience de la narratrice sont comme un écho de ceux du dedans - le style glisse avec une parfaite pudeur et justesse de ton d'un registre à un autre, du politique à l'intime, tout naturellement.
    " parle-moi de l'amour, s'il te plait, parle-moi de l'amour, c'est tout ce que je te demande ", lui dira l'écrivain serbe cassé par la guerre. et dans un dernier et très beau retournement, le texte parvient à réajuster une fragile perspective. de celui qui raconte ou de celui qui écoute, lequel est le voleur de vie, lequel le voleur de mots.


  • aux commis et/deputés du comité/de surté general de/l assemblee nationale/pour remettre a/monsieur danton deputes on payera/le facteur aparis/theroigne.
    en mars 1801, théroigne de méricourt adresse cette lettre à danton, mort en avril 1794. lettre folle, donc. au demeurant, " la belle liégeoise ", l'amazone révolutionnaire, a été déclarée officiellement folle en septembre 1794, et enfermée de ce moment jusqu'à la fin de sa vie, en 1817. cependant, dès le premier regard sur l'objet-lettre, deux feuillets écrits recto verso à l'encre sépia sur un papier chiffon bleu, c'est sa beauté qui saisit et immédiatement fascine.
    un réseau de mots serrés, sans lisibilité apparente, surchargé, raturé, occupant furieusement tout l'espace disponible, et néanmoins d'une grande sûreté de main, comme on le dit du travail d'un artiste.
    théroigne, danton, deux noms accolés qui évoquent plutôt la terreur que la rêverie esthétique. d'ailleurs, le premier fragment que l'on réussit à lire, " et les causes je le dirais au prix de mille vies ", rappelle énergiquement que cette lettre renferme une volonté de sens et s'adresse à un destinataire.
    il est mort depuis sept ans, qu'importe ! à la même époque théroigne a sombré dans la folie. alors, où trouver le sens, son sens et la nécessité de sa publication qui, plus tard, s'est imposée aussitôt, comme on enregistre au plus vite un miracle, le miracle de la préservation ? jean-pierre ghersenzon a réussi le tour de force de décrypter le texte et d'en proposer une sorte de transcription juxtalinéaire.
    travail précieux qui, tout en déchargeant cette lettre de toute portée historique véritable, la recharge tout aussi bien d'une sorte de magnétisme poétique.
    jackie pigeaud, familier de l'histoire de la psychiatrie, la replace ici sous l'éclairage de la prodigieuse anatomie de la mélancolie de burton et, avec bonheur, la nomme : la lettre-mélancolie. sûrement digne d'enrichir la collection prinzhorn, la beauté insensée.
    objet d'art mélancolique, concrétion inclassable, vestige d'une glaciation, la glaciation du temps mélancolique.

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