• L'estuaire de la Gironde, le plus vaste d'Europe, abrite de nombreuses îles. Certaines ont accueilli des fortifications pour protéger Bordeaux des attaques navales. D'autres ont eu une vocation viticole, à l'abri du phylloxera. Aujourd'hui, pour la plupart désertées, elles sont exploitées par l'agriculture intensive. Le Conservatoire y préserve des espaces naturels ou «renature» les terrains agricoles. Leur inaccessibilité leur confère une quiétude très appréciée par l'avifaune.
    Parce que chez ces gens-là (ribeirou, ilous ou gabay), monsieur, on ne cause pas beaucoup, sinon à la veillée des longues nuits d'hiver, leur rivière - comme ils disent - n'a pas la renommée qu'on reconnaît à d'autres estuaires. Et pourtant, l'estuaire de la Gironde est bel et bien le plus grand d'Europe, s'étirant sur 80 kilomètres depuis le bec d'Ambès, où fusionnent les eaux de la Dordogne et de la Garonne, jusqu'à son embouchure où le phare de Cordouan se pose en vigie depuis 1584. Mais cette part de mystère qui l'enveloppe sied bien au caractère d'un pays où rien ne vaudrait que d'écouter le friselis du clapotis contre ses deux rives où se mirent sur l'un versant les vignobles
    du Médoc, et sur l'autre les côtes de Blaye ou de Bourg ; sinon d'intercepter les piaillements d'une rémiz penduline ou d'une panure à moustaches, petits oiseaux du cru nichés dans une biosphère protégée que leur envient les canards et les oies sauvages en ligne de mire des «tonnes» postées dans les marais. Si les oiseaux survivent encore à la fièvre cynégétique de l'automne, quand vont remplir les cuviers de Beychevelle ou de Bellevue les graines de ce raisin dont le vin, le sang de la terre de Gironde, transitait naguère par l'estuaire, les poissons lentement se meurent. L'alose, l'anguille et la lamproie se disputent toujours l'ingéniosité culinaire de très secrètes recettes, mais la civelle, l'esturgeon et le saumon ont migré en des eaux plus apaisées. Pourtant, les nombreux ports et cabanes qui balisent les rives de la Gironde
    témoignent à l'envi d'une tradition ancestrale. Les moulins, aujourd'hui, ne brassent plus que du vent. La maïsiculture a rendu les armes devant la viticulture. Jusque sur les îles de l'estuaire qui, n'en déplaise aux châteaux
    environnants, drainent vers elles une nouvelle génération de touristes plus
    enclins à l'écologie dont le Conservatoire du Littoral a semé les graines au couchant du XXe siècle.
    L'occasion de revisiter «l'île verte», comme six autres îles de l'estuaire de la Gironde dont l'histoire sert de caisse de résonance pour tous ceux à qui un trait virtuel tiré de Braudet-Saint-Louis (centrale nucléaire) au Verdon (port méthanier) dessine déjà la diagonale du fou.
    L'estuaire de la Gironde
    Christian Grené
    Illustrations de Michel Vignau
    B. P.

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