• Qui a inventé la mythologie ? quelles sont les frontières de ce territoire oú des histoires inoubliables et le plaisir de les conter semblent inséparables de l'exégèse et du désir de les interpréter ? s'il est vrai qu'un mythe est perçu comme mythe par tout lecteur dans le monde entier, pourquoi la science des mythes est-elle toujours impuissante à différencier avec rigueur un conte d'un mythe ?
    Poisson soluble dans les eaux de la mythologie, le mythe est une forme introuvable : ni genre littéraire, ni récit spécifique.
    Mais parler de la mythologie, hier et aujourd'hui, c'est toujours, plus ou moins explicitement, parler grec ou depuis la grèce. d'oú l'urgence d'une enquête généalogique pour repenser la mythologie comme objet de savoir autant que de culture.
    Et se découvrent les procédures d'exclusion portées par un vocabulaire du scandale, convoquant toutes les formes d'altérité : depuis les "gueux du mythe" de l'ancienne samos, le "mytheux" de la mémoire incontinente dénoncé par thucydide jusqu'à l'incroyable, le sauvage, l'absurde ou l'obscène qui mobilisent les responsables de la science des mythes dans la deuxième moitié du xixe siècle.
    Des gestes de partage répétés et successifs oú le mythologique, chaque fois, se déplace, change de forme et de contenu. mais oú, dans le même temps, la mythologie s'invente entre la fascination exercée sur les modernes par le grec à deux têtes et la rumeur incantatoire des mythologues rêvés par la cité platonicienne, enfants aux cheveux blancs, et chargés de conjurer la menace d'une tradition rompue.

    Inventivité de la mythologie qui se raconte dans une histoire oú interfèrent les pratiques de l'écriture, les discours sur la tradition et les échanges entre la mémoire et l'oubli.

  • Dionysos mis a mort

    Marcel Detienne

    Depuis les années quatre-vingt, par la grâce d'historiens encore soviétiques, le dionysos d'orphée a enfin reçu droit de cité dans l'histoire de la grèce archaïque.
    Les tablettes d'os trouvées sur les bords de la mer noire témoignent que, pour les disciplines d'orphée (les "orphiques") vers 500 avant notre ère, dionysos règne entre mort et vie, qu'il habite l'arrière-pays oú la vérité se souvient de la tromperie et du mensonge. pour interroger la grèce, pour mettre en question le regard de l'hellénisme, demain comme aujourd'hui, dionysos jamais ne fait défaut.
    C'est l'opérateur le plus efficace, et d'abord pour découvrir dans le dispositif sacrificiel la force du meurtre intérieur, ensuite pour reconnaître à l'horizon d'une société les avancées de ses transgressions et jusque dans celles qui lui sont possibles ; peut-être aussi pour entrecroiser la chasse et l'érotique en expérimentant librement entre récits mythiques, pratiques du polythéisme et formes de société.
    Infiniment turbulent, dionysos, le dieu qui, dit-on, s'empare de tout et possède le vivant comme l'inanimé, s'avoue impuissant devant la gente helléniste. pourquoi ? c'est ce que nous avons voulu comprendre hardiment.

  • « Eschyle le sait, il n'est pas le seul : Apollon est un dieu impur, exilé du ciel, un dieu plein de passions troubles. Ce qui ne l'empêche pas d'être le Maître des fondations, le Seigneur de l'Oracle, le grand Exégète dans la cité de Platon. Comment les voies de la parole peuvent-elles recouper les chemins du couteau, donc la folie du meurte ?
    La piste est toute tracée, en Grèce et en grec archaïque. Il suffit de la suivre, depuis le premier pas d'Apollon sur le sol de Délos jusqu'au bras armé du couteau sur l'horizon du Parnasse. Mais au prix d'une extrême attention portée aux détails et à toutes les données concrètes ; repérer les situations, les objets, les gestes ; savoir qu'en régime polythéiste un dieu, quel qu'il soit, est toujours au pluriel, c'est-à-dire articulé à d'autres puissances, pris dans des assemblages, dans des groupements de dieux, dans des configurations d'objets et de situations sans lesquelles il n'est rien, ou si peu.
    S'élabore ainsi une approche expérimentale du polythéisme, qui vise la confrontation entre polythéismes multiples, dans la matière et dans le style. » Marcel Detienne.

  • En 2007, une nation qui fait partie de l'Europe, comme tant d'autres, décide de créer un ministère de l'Identité nationale. Pour familières qu'elles paraissent, les notions d'identité et de nation se révèlent d'une complexité qui éveille la curiosité de l'histoire et de l'anthropologie. Aussi, conjuguant les deux disciplines, Marcel Detienne met en perspective quelques manières radicalement différentes de se représenter ce qui semble faire partie du « sens commun », à savoir ce que nous sommes ensemble et ce que les autres ne sont pas. Ces manières sont autant de fictions du passé ou du présent : le pur Celte de Padanie, en Italie ; l'Hindou-hindouiste à racines védiques, dans l'Inde contemporaine ; le Japonais né de la terre des dieux sans autres prédécesseurs ; l'Athénien qui se veut pur rejet de la Terre autochtone ; l'Allemand historial d'hier, plus grec que les Grecs, du temps de Heidegger et de Hitler : le native, « citoyen de souche » américain sur un continent ouvert à l'immigration. Sans oublier le Français de souche, à nouveau raciné.

  • Quelle histoire ! Séducteur, né d'un arbre à myrrhe, jeune homme à semence foisonnante, Adonis, par excès de puissance sexuelle, est condamné à l'impuissance : il est voué aux laitues, plantes froides et humides, qui passent pour être une nourriture de morts et un antiaphrodisiaque. Ses fameux « jardins » ne sont pas davantage des charmes destinés à réveiller la fertilité de la terre ; ce sont des cultures sans fruits, des jardins stériles, transportés sur les toits, où l'éclat du soleil caniculaire les fait pousser jusqu'au vert en quelques jours et, sans transition, les dessèche sur pied.
    Ce jardin frivole qui consiste à faire rôtir par Sirius certaines espèces horticoles et céréalières (fenouil, blé, orge, laitue) va de pair avec une fête où le dévergondage des femmes s'autorise des relations d'amant à maîtresse qui s'établissent entre Adonis et Aphrodite. Les aromates provoquent une véritable perversion de la « vie cultivée », aussi bien de la culture des plantes que des relations conjugales.

  • L'Orphée de Marcel Detienne n'est pas celui, de loisir, qui chante le voyage d'hiver des Argonautes, ni celui qui descend aux Enfers, mais un Orphée qui vit absolument séparé de ceux et de celles qui naissent citoyens programmés, dressés à s'entre-tuer autour de leurs autels ensanglantés. Orphée dénonce le meurtre et le sang versé. Cette violence est celle de la vie quotidienne, visible dans les histoires des dieux et des déesses que se plaisent à écouter ses contemporains dans les banquets, dans les joutes poétiques comme dans des gestes aussi simples que planter un olivier, dresser la table ou faire l'amour. Il faut à Orphée une vie sans concessions, mais aussi des dieux radicalement différents. Alors, pour l'historien sagace et attentif, se lève un coin de la mythologie grecque, celle qu'Orphée voyait, en dissident extrême.

  • Malgré l'histoire trépidante de ses batailles, la guerre de troie échappe en réalité aux hommes : pour homère, ce sont les dieux qui mènent le jeu et règlent leurs comptes. ils y consacrent leurs journées. aussi giulia sissa a-t-elle trouvé chez homère, avec l'iliade, matière à explorer le quotidien des dieux grecs: de quoi leur corps est-il fait et comment se nourrissent-ils ? quelle est l'organisation de leur société ? quelle vie mènent-ils dans l'olympe et dans le monde des hommes ? les dieux sont partagés : modèle rêvé de jouissance infinie mais aussi exemple édifiant d'engagement dans le monde. amours, festins, querelles... mais que désirent-ils vraiment ? dans la seconde partie de ce livre, marcel detienne montre comment les citoyens entretiennent des relations quotidiennes avec les dieux et ce que deviennent les olympiens, invités à venir résider chez les humains organisés en cité. au coeur des rituels et de la vie sociale, les dieux restent présents dans les sacrifices, l'alimentation, les assemblées politiques, la guerre, la sexualité...

    Bref, les dieux sont indispensables à la cité, mais agissent-ils là vraiment en maîtres jaloux de mortels éphémères ? ne seraient-ils pas plutôt - dans les premières démocraties en tout cas - assujettis, du moins soumis, aux décisions des hommes en leurs conseils et assemblées ?


    Chercheur au cnrs, membre du laboratoire d'anthropologie sociale du collège de france, giulia sissa travaille sur la représentation du corps, de la sexualité et de la parenté en grèce. elle a publié le corps virginal, la virginité féminine en grèce ancienne, 1987. marcel detienne, directeur d études à l école pratique des hautes études, sciences religieuses, a publié l'invention de la mythologie, 1981 ; dionysos à ciel ouvert, 1986 ; les jardins dadonis, nlle éd., et l'écriture d'orphée, 1989.

  • La mètis des grecs - ou intelligence de la ruse - s'exerçait sur des plans très divers mais toujours à des fins pratiques : savoir-faire de l'artisan, habileté du sophiste, prudence du politique ou art du pilote dirigeant son navire.
    La mètis impliquait ainsi une série d'attitudes mentales combinant le flair, la sagacité, la débrouillardise. multiple et polymorphe, elle s'appliquait à des réalités mouvantes qui ne se prêtent ni à la mesure précise ni au raisonnement rigoureux. engagé dans le devenir et l'action, cette forme d'intelligence a été, à partir du ve siècle, refoulée dans l'ombre des philosophes. au nom d'une métaphysique de l'être et de l'immuable, le savoir conjectural et la connaissance oblique des habiles et des prudents furent rejetés du côté du non-savoir.
    Reconnaître le champ de la mètis, ses marques en " creux " aux différents niveaux de pratique et de pensée de la société grecque - de la chasse à la médecine, de la pêche à la rhétorique - c'est, pour les auteurs de ce livre, réhabiliter une " catégorie " que les hellénistes modernes ont largement méconnue.

  • Séducteur, né d'un arbre à myrrhe, jeune homme à la semence foisonnante, Adonis, par excès de puissance sexuelle, est condamné à l'impuissance : il est voué aux laitues, plantes froides et humides, qui passent pour être une nourriture de morts et un antiaphrodisiaque.
    Ses fameux " jardins " ne sont pas davantage des charmes destinés à réveiller la fertilité de la terre ; ce sont des cultures sans fruits, des jardins stériles, transportés sur les toits, où l'éclat du soleil caniculaire les fait pousser jusqu'au vert en quelques jours et, sans transition, les dessèche sur pied. Ce jardinage frivole qui consiste à faire rôtir par Sirius certaines espèces horticoles et céréalières (fenouil, blé, orge, laitue) va de pair avec une fête où le dévergondage des femmes s'autorise des relations d'amant à maîtresse qui s'établissent entre Adonis et Aphrodite.
    Sur le plan des cultures céréalières comme sur celui du mariage, la semence d'Adonis offre l'image inversée des semences de Déméter, les semences qui portent de vrais fruits et donnent des produits légitimes. Issus d'une situation anomique - la conjonction du Soleil et de la Terre lors du lever héliaque de Sirius -, les aromates provoquent une véritable perversion de la " vie cultivée ", aussi bien de la culture des plantes que des relations conjugales.
    Le coup de chaleur de Sirius grille les pousses vertes tandis qu'il favorise la production de la myrrhe, qui se récolte en ce midi de l'année solaire. Au même moment, l'appétit sexuel des femmes atteint un point culminant, et le danger est grand que les épouses ne deviennent aussi lascives que les courtisanes ou les femmes célébrant la fête d'Adonis, " En vérité, dit J.-P. Vernant dans son importante introduction, c'est Peau d'Ane qui nous est une nouvelle fois conté, mais au plaisir enfantin de l'entendre s'associe maintenant la lecture savante d'un code, ou plutôt de ces multiples codes emboîtés les uns dans les autres qui nous donnent les clés d'un univers mental, différent du nôtre, difficile d'accès, déconcertant encore qu'à certains égards familier, comme si c'était à travers des histoires fantastiques, des récits merveilleux que les Grecs avaient le plus clairement livré l'alphabet dont ils se sont servis pour épeler le monde en la façon qui leur est propre et que Detienne nous aide à déchiffrer.
    " L'auteur a pourvu cette nouvelle édition d'un important ajout, " Où en sont les jardins d'Adonis ? ".

  • La mètis des Grecs - ou intelligence de la ruse - s'exerçait sur des plans très divers mais toujours à des fins pratiques : savoir-faire de l'artisan, habileté du sophiste, prudence du politique ou art du pilote dirigeant son navire. La mètis impliquait ainsi une série d'attitudes mentales combinant le flair, la sagacité, la débrouillardise... Multiple et polymorphe, elle s'appliquait à des réalités mouvantes qui ne se prêtent ni à la mesure précise ni au raisonnement rigoureux.
    Engagée dans le devenir et l'action, cette forme d'intelligence a été, à partir du Ve siècle, refoulée dans l'ombre par les philosophes. Au nom d'une métaphysique de l'être et de l'immuable, le savoir conjectural et la connaissance oblique des habiles et des prudents furent déconsidérés. Reconnaître le champ de la mètis, c'est, pour les auteurs de ce livre, réhabiliter une «catégorie» que les hellénistes modernes ont largement méconnue.

  • Partout et toujours présent dans le paysage grec, le sacrifice sanglant définit les conditions dans lesquelles il est licite et pieux de manger de la viande. Sans alimentation carnée, il n'y a ni société civile ni communauté politique. La broche à rôtir est politique, et le couteau partageant le corps à manger découpe l'espace civique, en même temps qu'il invente la plénitude communautaire.
    Dans le manger carné, il y a comme un foyer commun où se croisent les figures des marches et de l'altérité. Histoires de loups en lisière de cité, quand le couteau, mauvais partageur, dévie vers la violence meurtrière de la guerre et de la tyrannie. Voyages en Scythie où le boeuf se faisant cuire lui-même raconte l'étrangeté des nomades au chariot. Récits des extrémités du monde, autour de la Table du Soleil, entre les viandes succulentes qui naissent de la Terre pour les Éthiopiens Longue-Vie et les cris de souffrance que lancent les chairs découpées des vaches du Soleil.
    Analyse anthropologique qui conduit à mettre en cause la pertinence d'un modèle judéo-chrétien, hâtivement laïcisé par des sociologues convaincus que le social s'enracine dans l'esprit du sacrifice : tel est ce livre, né des travaux du Centre de recherches comparées sur les sociétés anciennes.

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