• « Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce goût, c'était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l'heure de la messe), quand j'allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m'offrait après l'avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m'avait rien rappelé avant que je n'y eusse goûté... Mais, quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur goutelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir. »

  • Suivi de «Aux sources de la Recherche du temps perdu». Textes transcrits, annotés et présentés par Luc Fraisse, professeur à l'Université de Strasbourg.
    Avec ce recueil de nouvelles et de textes divers inédits[1] nous remontons aux sources de la Recherche du temps perdu.
    Dans les années où il ébauche le roman qui deviendra Jean Santeuil, Proust, âgé d'une vingtaine d'années, compose de courts textes de fiction, qui sont autant d'esquisses où l'on peut déjà entrevoir les personnages, les situations, les réflexions qui jalonneront la carrière mondaine, la vie affective et l'évolution spirituelle du Narrateur depuis son enfance dans Du côté de chez Swann jusqu'à l'illumination du Temps retrouvé.
    Cet ensemble paraît en 1896 avec une préface d'Anatole France. Il a pour titre Les Plaisirs et les Jours. S'il est salué par quelques critiques amicales, son importance littéraire n'est guère perçue avant le début des années 1920, c'est-à-dire après la mort de l'auteur, dont on ne peut plus méconnaître le génie. Mais il retombe dans l'oubli jusqu'au début des années cinquante, lorsque Bernard de Fallois, avec Jean Santeuil (1952) et Contre Sainte-Beuve (1954) jusqu'alors inédits, met en pleine lumière la genèse de l'oeuvre proustienne.
    C'est alors que Bernard de Fallois, «?le proustien capital?» selon l'heureuse expression de Mme Nathalie Mauriac, découvre, en rassemblant des manuscrits dispersés, un ensemble de neuf nouvelles initialement destinées à figurer dans Les Plaisirs et les Jours, et dont aucune n'avait jamais été publiée, pas même en revue.
    Il en fit une analyse méthodique dans un chapitre de sa thèse de doctorat, chapitre qui a été tout récemment publié (Proust avant Proust).
    Ces textes portent la marque d'un travail approfondi?: corrections, variantes, repentirs, changements de noms, par exemple.
    La plupart de ces courts récits obéissent aux lois du genre?: mise en scène d'une situation, péripéties, chute finale. Dans quelques cas il s'agit d'une libre méditation esthétique et philosophique («?Après la 8e Symphonie de Beethoven?»). On y voit le jeune écrivain multiplier les expérimentations narratives suggérées parfois par ses lectures mais déjà résolument engagé dans le processus de création qui annonce par bien des signes l'oeuvre future.
    Une question se pose d'emblée?: pourquoi Proust a-t-il écarté des Plaisirs ces textes qui étaient mentionnés dans le sommaire initial intitulé «?Le Château de Réveillon?» et en a-t-il laissé quelques-uns dans un état de relatif inachèvement?? Il faut évidemment peser la réponse avec la plus grande circonspection.
    Sans doute considérait-il qu'en raison de leur audace ils auraient pu heurter un milieu social où prévalait une forte morale traditionnelle. Sans recourir à l'érudition biographique, cette interprétation n'est certainement pas arbitraire si l'on songe au rigorisme des «?gens de Combray?», tel qu'il est évoqué dans la première partie de Du côté de chez Swann, par exemple.

    En effet le thème dominant de ces oeuvres, c'est l'analyse de «?l'amour physique si injustement décrié?» (Swann) en des termes qui annoncent et préfigurent Sodome et Gomorrhe, soit directement soit par voie de transposition.
    C'est donc en partie, sous le voile d'une fiction transparente, un «?Journal intime?» de l'écrivain. La prise de conscience de l'homosexualité y est vécue sur le mode exclusivement tragique, comme une malédiction. On n'y trouvera aucune de ces notations comiques, introduites ici ou là tout au long de la Recherche, et qui confèrent à l'oeuvre toutes les couleurs de la vie, même au sein des drames les plus sombres. Mais Proust est déjà là avec sa parfaite maîtrise de l'expression. L'influence stylistique des contemporains, d'Anatole France à Henri de Régnier, de Paul Hervieu à Robert de Montesquiou, y est sensible. Tout comme celle des modes de l'époque mais la phrase porte déjà la marque du classicisme. Certes, on ne rencontre guère l'éblouissante pyrotechnie verbale où l'art de la métaphore filée, tour à tour ironique et poétique, souvent déconcertante dans son apparente fantaisie et toujours rigoureuse et suggestive, ne cesse de nous enchanter. Ces pages inédites n'ont pas la perfection de la Recherche mais précisément elles nous aident à la mieux comprendre en nous révélant ce que fut son début.
    (Autre hypothèse?: Proust aurait écarté ces textes parce qu'ils déséquilibraient Les Plaisirs et les Jours. C'est possible mais rien ne vient étayer cette interprétation.) Le volume est complété par un ensemble de documents présentés par Luc Fraisse sur les sources de la Recherche?: notes de lectures, analyses d'ouvrages philosophiques, ébauches préparatoires de passages devenus célèbres (comme le début si souvent cité?: «?Longtemps je me suis couché de bonne heure?»), brèves notations sur les modèles masculins de Gilberte, première esquisse de la rencontre entre Charlus et Morel, ou bien encore ce «?divertissement?» en alexandrins intitulé «?À l'ombre des jeunes gens en fleurs?».
    On se souvient que le jeune Narrateur, dans ses promenades solitaires mais souvent exaltées autour de Combray, dans la vaine recherche d'une grande idée philosophique autour de laquelle organiser ses impressions, désespérait de devenir jamais «?le premier écrivain de l'époque?». Il espérait néanmoins - plaisamment - y parvenir grâce aux relations de son père, à l'aide du gouvernement et de la Providence.
    Nous voyons bien, en lisant attentivement Le Mystérieux Correspondant, qu'il avait déjà très tôt trouvé seul, résolument et sûrement, et sans l'aide d'aucune puissance extérieure, le chemin de son grand rêve.

    Cet exceptionnel ensemble sortira au moment où l'on célébrera le centième anniversaire de l'attribution du Prix Goncourt à Proust pour À l'ombre des jeunes filles en fleurs (1919).

  • Mme Van Blarenberghe a trouvé la mort le 24 janvier 1907. Le coup fatal, c'est son propre fils qui le lui a porté avant de se suicider. Rapporté dans Le Figaro, ce "drame de la folie" attire vivement l'attention de Marcel Proust. Cette dame était amie de ses parents.
    Lui-même avait reçu une lettre touchante du fils en réponse à des condoléances qu'il avait adressées lors de la mort du père. Proust envoie un article au journal. Loin de s'outrager d'un tel crime, il compare cet acte à la geste de la tragédie grecque. Guidé par l'impulsion, il adopte un point de vue subjectif et oeuvre par réminiscence : le souvenir de ce fils le conduit à reconsidérer le présent. Celui qui s'est aussi donné à lui-même la mort est sous sa plume non pas un assassin sordide mais un héros sublime.

  • Sans doute aurait-on bien des di!cultés à mesurer précisément combien l'oeuvre de Proust en son entier est imprégnée de références plus ou moins explicites à la peinture. On peut même avancer qu'À la recherche du temps perdu, cette cathédrale de prose, est une architecture dont l'une des principales clefs de voûte est constituée d'une immense métaphore filée dont le thème est très précisément l'art pictural. Pour s'en convaincre, il suffirait déjà d'en consulter l'index pour bientôt balancer entre Poussin, Giotto, Velasquez et Carrache, Leonard de Vinci, Botticelli, Rubens, Renoir et Giorgione, pour ne citer que ces seuls noms parmi la longue cohorte des autres qui s'y déploie. On y découvrirait aussi, bien sûr, les quatres noms qui nous retiennent ici : Monet, Moreau, Rembrandt, Watteau.
    Ces quatre noms renvoient à quatre textes de Marcel Proust qui font partie d'un large ensemble destiné à la presse ou aux revues, et sur lesquels, souvent, les spécialistes peinent à déterminer précisément une date quant à leurs rédactions. Il s'agit toutefois de quatre petits joyaux peu connus du public, que certains décriraient comme des sortes d'articles, quand d'autres leur préfèreraient sûrement le titre d'essais ou de fragments. Quoi qu'il en soit, chaque lecteur y trouvera, dans ce style si caractéristique de l'écriture de Marcel Proust, toute l'esthétique et toute la sensibilité de leur auteur, qui sont ici comme des invitations précieuses et rares à nous faire pénétrer dans l'univers ou le monde propre de chacun de ces quatre artistes.

  • « Que celui qui pourrait écrire un tel livre serait heureux, pensais-je, quel labeur devant lui ! Pour en donner une idée, c'est aux arts les plus élevés et les plus différents qu'il faudrait emprunter des comparaisons ; car cet écrivain, qui d'ailleurs pour chaque caractère en ferait apparaître les faces opposées, pour montrer son volume, devrait préparer son livre minutieusement, avec de perpétuels regroupements de forces, comme une offensive, le supporter comme une fatigue, l'accepter comme une règle, le construire comme une église, le suivre comme un régime, le vaincre comme un obstacle, le conquérir comme une amitié, le suralimenter comme un enfant, le créer comme un monde sans laisser de côté ces mystères qui n'ont probablement leur explication que dans d'autres mondes et dont le pressentiment est ce qui nous émeut le plus dans la vie et dans l'art. Et dans ces grands livres-là, il y a des parties qui n'ont eu le temps que d'être esquissées et qui ne seront sans doute jamais finies, à cause de l'ampleur même du plan de l'architecte. Combien de grandes cathédrales restent inachevées ! » Marcel Proust, Le Temps retrouvé.

  • Quoique poète lui-même, le dandy excentrique et mondain superbe Robert de Montesquiou est moins connu pour son oeuvre, largement oubliée, que pour celles qu'il a inspirées. Muse d'un nouveau genre, on le retrouve sous les traits du baron de Charlus dans la «Recherche du temps perdus». De 1893 à 1921, Proust et celui qu'il appelle son « Maître » ont échangé plus de 300 lettres. Nourris d'admiration et de jalousie, ces échanges sont l'occasion de très belles réflexions sur l'inspiration et la création littéraire. Cette correspondance est l'occasion de rendre la parole à Montesquiou, éclipsé par l'astre Proust.

  • Est-il encore besoin de présenter les sieurs Schwob et Proust ? Assurément, non. Leurs oeuvres comptent parmi les plus brillantes et les plus admirables. Parmi les mille et mille de pages que ces deux immenses auteurs ont pu noircir, il en est quelques-unes qui les rapprochent, du moins quant à leur thème. Il s'agit du livre. De cet étrange objet, devenu bien banal, bien qu'il demeure, comme un écrin, le confident des plus brûlants secrets. Que renferme donc un livre ?
    Pour se frotter à ce mystère, il suffira déjà, quelques moments, de contempler dans le cahier d'images accompagnant les textes de Marcel Schwob et Proust, tous ces visages penchés sur leurs livres comme s'ils se trouvaient au-dessus de miroirs. Miroirs ? Ou bien peut-être peut-il s'agir de puits, d'océans ou de ciels.
    Il sera donc ici question du livre effectivement, et plus précisément encore de la lecture entendue comme la plus troublante et la plus féconde des intimités : ce monde clos, silencieux, univers de retrait qui sans doute invite à la découverte des horizons les plus précieux, à la manière de longs replis qui se feraient accueils, ouvertures, comme si le livre que l'on parcourt, dans lequel on se jette ou tombe, auquel on se donne corps et âme, auquel on se livre, pouvait creuser de mystérieux passages vers la révélation de territoires profondément insoupçonnés et parfaitement insoupçonnables, et répondre secrètement à l'appel prodigieux des plus vives aventures et conduire au ravissement des grands transports.

  • Marcel Proust n'est pas un auteur pour les enfants. Et pourtant, c'est à eux qu'il s'adresse lorsqu'il évoque une petite madeleine, un baiser de maman, ou ses premiers émois amoureux.

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