Moyen Age (de 476 à 1492)

  • En 1968, je reçus proposition d'écrire, pour la collection Trente journées qui ont fait la France, le livre consacré à l'un de ces jours mémorables, le 27 juillet 1214. Ce dimanche-là, dans la plaine de Bouvines, le roi de France Philippe Auguste avait affronté malgré lui la coalition redoutable de l'empereur Otton, du comte de Flandre Ferrand et du comte de Boulogne Renaud ; il était, grâce à Dieu, resté le soir maître du champ. L'empereur avait détalé ; les deux comtes rebelles étaient pris. Victoire, comme on l'a dit et répété, fondatrice : les assises de la monarchie française en furent décidément raffermies. Une bataille. Un événement. Ponctuel. Retentissant.

    Quel intérêt, pour le grand historien des sociétés médiévales que fut Georges Duby, attaché aux profondeurs d'une histoire longue et lente, d'accepter de traiter un sujet aussi convenu dans une collection qui, de surcroît, incarnait un genre d'histoire si étranger à celui dont il était un illustre représentant ?
    Renouveler de fond en comble l'approche de l'événement. Le subvertir de l'intérieur. Substituer au récit une anthropologie de la guerre au XIIIe siècle et amorcer une histoire du souvenir. Planter le drapeau de l'histoire nouvelle sur l'Annapurna de l'histoire la plus traditionnelle, écrit Pierre Nora, l'historien des lieux de mémoire, dans sa préface qui situe ce grand classique dans le mouvement de la production historique.

  • " un autre moyen age, c'est un moyen age total qui s'élabore aussi bien à partir des sources littéraires, archéologiques, artistiques, juridiques qu'avec les seuls documents naguère concédés aux médiévistes "purs".
    C'est la période qui nous permet le mieux de nous saisir dans nos racines et nos ruptures, dans notre modernité effarée, dans notre besoin de comprendre le changement, la transformation qui est le fonds de l'histoire en tant que science et en tant qu'expérience vécue. c'est ce passé primordial où notre identité collective, quête angoissée des sociétés actuelles, a acquis certaines caractéristiques essentielles.
    " jacques le goff

  • Guillaume, issu d'un modeste lignage, est né au milieu du xiième siècle.
    Champion de tournois jusqu'à quarante ans, il a servi fidèlement les plantagenêts : henri ii, son fils aîné henri le jeune et les cadets richard coeur de lion et jean sans terre. en récompense, on lui a donné pour femme l'un des plus beaux partis d'angleterre. il a combattu philippe auguste et c'est à soixante-treize ans, comme régent d'angleterre du jeune henri iii, qu'il a remporté contre le futur louis viii la bataille de lincoln en 1217, qui obligea les français à conclure la paix et à évacuer l'angleterre.
    Apprenant la mort de guillaume dans la tradition des croisés, philippe auguste et ses barons le proclamèrent " le meilleur des chevaliers ".

  • « Grégoire de Tours est né en 538. Après avoir étudié la Bible à Clermont-Ferrand, il a été élu évêque de Tours à l'âge de trente-quatre ans. Cette ville était un centre religieux et politique que se disputaient les Mérovingiens.
    Pendant vingt ans, Grégoire a gouverné ce diocèse que troublaient sans cesse les luttes fratricides de nos rois. Il trouvait néanmoins le temps d'écrire l'histoire à laquelle il était mêlé de près. Quand il est mort en 594, il laissait donc un témoignage hors pair sur ce VIe siècle si peu connu et si important.
    C'est l'époque où l'esprit francien succède à la mentalité gallo-romaine. Une nouvelle langue orale se forme, et le latin de Grégoire en épouse les mouvements naturels, les juxtapositions brutales, la rude vitalité : "Nous tenons en haute estime ta manière d'écrire, parce que le peuple peut la comprendre." » Jean Grosjean.

  • Ernst H. Kantorowicz (1895-1968), l'un des plus grands historiens du XXe siècle, publie en 1927 la biographie de Frédéric II de Hohenstaufen (1194-1250). Il y renouvelle le genre dans une tentative aboutie d'histoire "totale" qui associe aussi bien les apports de l'économie, de la culture, que de l'interprétation sociale et psychologique. Frédéric, héros hors du commun, se prête à l'exercice : aussi habile en politique qu'à la chasse, précurseur des princes de la renaissance, il crée une cour où se rencontrent les plus grands lettrés de la culture chrétienne, juive et musulmane.
    Passionné par l'astrologie et la divination, architecte à ses heures, il écrit lui-même un traité de fauconnerie. Avec l'empereur Frédéric II, Kantorowicz ouvre des perspectives complètement nouvelles. Il s'intéresse autant aux "réalités" événementielles qu'à la construction de la symbolique et de l'imaginaire politiques et met en lumière les conditions de formation, dès l'époque médiévale, de l'état moderne, séculier, en lutte contre la papauté.
    Trente ans plus tard (1957), Kantorowicz donne un second chef-d'oeuvre : les deux corps du roi. il y poursuit son enquête sur la généalogie de l'etat moderne en tirant, avec une éblouissante érudition, le fil des mutations de la doctrine médiévale de la royauté bicorporelle, et la prolonge par une analyse sur les origines des "religions politiques modernes". Victime des lois de Nuremberg en Allemagne, puis opposant au maccarthysme aux Etats-Unis, Kantorowicz s'emploie à éclairer la genèse des pathologies politiques du XXe siècle.

  • Les croisades sont un phénomène d'ordre tout à la fois religieux, culturel, social et politique. Il fallait donc déployer une approche historique qui restitue la totalité des dimensions de cet événement d'une portée immense et dont notre époque se fait encore l'écho. La grande historienne Zoé Oldenbourg distingue deux époques : la première (de 1096 à la fin du XIIe siècle) comprend la conquête de la Terre sainte, la fondation du royaume franc d'Orient, la chute de ce royaume ; la deuxième (1202-1270) comprend les tentatives de reconquête des Lieux saints, toutes avortées ou détournées de leur but initial : la conquête de Constantinople, les croisades d'Égypte.
    Le présent ouvrage traite de la seule première époque des croisades. L'auteure explique les origines du mouvement et les rapports entre l'Occident latin et les deux grandes civilisations orientales : Byzance et l'Islam. Elle retrace l'histoire du royaume latin de Jérusalem, ce curieux État franc, qui, né du plus brutal esprit de conquête, fut un instant sur le point de devenir un médiateur entre l'Orient et l'Occident.

  • Devant le trésor de saint-denis ou les vitraux de chartres, les fresques de giotto ou les palais florentins, qui ne s'est interrogé sur les conditions sociales et les représentations mentales qui ont environné et inspiré le geste de leurs créateurs ? cette vaste sociologie de la création artistique, chef d'oeuvre d'un grand historien doublé d'un écrivain, replace l'ensemble des hautes productions de l'occident médiéval dans le mouvement général de la civilisation.
    Elle offre des clés pour pénétrer cet univers de formes complexe et fascinant.
    Georges duby montre donc comment, au xie siècle, ce que nous avons appelé la féodalité transféra des mains des rois à celles des moines le gouvernement de la production artistique : comment, cent ans plus tard, la renaissance urbaine établit la cathédrâle au foyer des innovations majeures : comment, au xvie siècle, l'initiative du grand art revint aux princes et s'ouvrit aux valeurs profanes.
    Le temps des cathédrales est ainsi encadré, entre celui des monastères et celui des palais.
    L'influence de cet essai n'a cessé d'être déterminante aux avant-postes de la recherche historique. aurpès du grand public, son succès est considérable. et l'on sait que s'en inspira une longue série d'admirables images que la télévision continue de diffuser dans le monde entier.

  • Barbastro est, pourrait-on dire, la bataille de Poitiers de l'histoire de l'Espagne : un fait d'arme - une défaite non décisive de troupes musulmanes - qui, au fil des siècles, est sublimé par un récit national en une date majeure des Croisades et de la Reconquête. Une aubaine pour les historiens en quelque sorte.
    Au printemps 1064, une armée de guerriers franchit les Pyrénées pour gagner l'Espagne. Des cavaliers pour la plupart, animés, a-t-on dit, d'une soif de vengeance et d'un désir d'en découdre avec l' Autre, c'est-à-dire le musulman. Celui-ci méritait d'être puni puisque, non seulement hérétique, il venait d'occire le souverain aragonais avec lequel plusieurs lignages nobiliaires d'outre monts avaient tissé des liens d'amitié. Ils choisirent pour cible une petite cité musulmane de la vallée de l'Ebre appelée Barbastro, qu'ils enlevèrent avant de la perdre à nouveau l'année suivante.
    La nouveauté était qu'il ne s'agissait plus d'entreprises individuelles et d'une portée limitée, mais d'une expédition de plusieurs milliers d'hommes venus du nord et rejoints par des guerriers normands d'Italie et des contingents catalans. Ces troupes se seraient mobilisées à l'appel du pape : pour nombre d'historiens c'est ici, au pied des Pyrénées, que serait née la « Croisade ».
    Sans doute quelques puissants, sous l'influence d'abbés ou d'évêques, se sentirent-ils très tôt porteurs d'une mission chrétienne ; mais faire de la guerre contre les musulmans une idéologie répandue pendant le haut Moyen Âge est erroné tant la réception du message fut réduite :
    Des comtes chrétiens s'entendirent avec des arabes pour attaquer Compostelle, le haut-lieu de la chrétienté hispanique, et les pauvres hères qui peuplaient les campagnes ou les bourgades naissantes n'avaient pour leur part qu'une maigre idée de l'Islam et des musulmans. C'est tout autant l'envie de combattre, de vaincre et de conquérir et le désir de s'emparer d'un butin qui animèrent les combattants.
    A la manière de Georges Duby dans La bataille de Bouvines, les deux auteurs déploient toute la richesse de l'histoire événementielle, lorsqu'une bataille sert de révélateur des structures, des cultures et des sensibilités. Basbatro, bataille qui demeure mal éclairée par les sources, qu'elles soient arabes ou latines, est comme Bouvines un de ces événements qui, tel un pavé jeté dans la mare, font « remonter des profondeurs une sorte de fond un peu vaseux, qui fait apparaître ce qui grouille dans les soubassements de la vie ».

  • Du XIVe au XVIIe siècle, dans toute l'Europe, des femmes et des hommes accusés de sorcellerie ont raconté s'être rendus au sabbat : là, de nuit, en présence du diable, on se livrait à des festins, à des orgies, à l'anthropophagie, à la profanation des rites chrétiens.
    D'où vient le sabbat ? Les accusés se sont-ils laissé extorquer, souvent sous la torture, le récit que leurs juges attendaient d'eux ? Selon Carlo Ginzburg, pas toujours. Dans quelques cas, l'écart entre les questions des juges et les réponses des accusés laisse affleurer des éléments liés à une couche plus profonde. Partant de ces anomalies, appuyé sur un immense matériel documentaire, il a entrepris de retrouver et de recomposer les pièces dispersées de cette histoire nocturne. L'enquête conjugue plusieurs approches auxquelles correspondent autant d'hypothèses : une approche historique qui, des lépreux aux juifs, aux hérétiques et aux sorciers, dessine à la fin du Moyen Âge la place du complot ourdi en son sein par les ennemis de la chrétienté ; une approche morphologique, qui rassemble les éléments disjoints d'une très ancienne culture à fond chamanique, largement attestée dans le monde eurasiatique ; une dernière hypothèse, plus ambitieuse encore, lie l'identification de formes générales de l'expérience essentielle de la mort et de l'au-delà et les structures élémentaires du récit.
    Un programme immense, mais aussi une rigoureuse leçon de méthode qui veut, à chaque moment, rappeler les exigences, les limites et les possibilités du métier d'historien.

  • Presque toute l'histoire de Constantinople se résume et se concentre dans son hippodrome, le plus romain de ses édifices : d'abord un monument de la vie citadine parmi d'autres, aux IVe siècle, il devient, aux Ve-VIe siècles et jusqu'à la prise de la ville par les croisés en 1204, la matrice d'une culture authentiquement populaire et un pôle de la vie politique.
    C'est moins à cette longue histoire et à ses prolongements légendaires qu'à la dynamique et la symbolique des jeux que s'intéresse ici Gilbert Dagron. Dépourvues en elles-mêmes de contenu social mais servant à l'expression d'affrontements de tous ordres, les courses donnent lieu à une étonnante confrontation entre un pouvoir célébré dans sa toute-puissance et un peuple porteur de légitimité. La rivalité des "rouleurs", les Bleus et les Verts, dans l'hippodrome et parfois en dehors, se charge en effet de sens multiples, à la fois politiques, sociaux et religieux.
    Si les courses, déjà "laïcisées" à Rome même, sont condamnées par l'Eglise comme "païennes", c'est parce qu'on y redécouvre de vieux rituels sous-jacents et qu'elles exaltent, dans la Nouvelle Rome chrétienne, une religion de l'Empereur chrétien qui n'est pas tout à fait celle des clercs. Mais derrière l'indignation des chrétiens les plus ardents, il faut lire une fascination qui leur fait voir toutes sortes d'analogies et d'oppositions entre l'hippodrome et l'église, entre les courses et la liturgie.

  • Les différentes interprétations du gothique, vocable forgé par les italiens de la renaissance, ont attribué l'unité d'un style à l'essor de techniques architecturales comme l'ogive, l'arc-boutant, oú l'ont réduit à une esthétique de la lumière.
    C'était méconnaître la révolution en profondeur de la conception que l'homme du moyen age se faisant des images et du lieu de culte.
    Roland recht propose donc une nouvelle définition de l'art des cathédrales, en montrant d'abord qu'il est contemporain d'un besoin de voir pour croire. en témoignent, entre la fin du xiie siècle et le milieu du xiiie, l'élévation de l'hostie au moment de la consécration, l'exposition et la multiplication des reliques, mais aussi la visibilité de l'activité évangélique de saint françois ou les développements que connaît alors la science optique.

    L'architecture des cathédrales devient le support d'une profusion d'images qui rendent visibles les enseignements de l'ecriture, tout en étant traitées elle-même comme une image. elle sollicite incessamment le regard, à la faveur du pouvoir naissant des maîtres d'oeuvre qui se soucient d'en augmenter les valeurs visuelles, par exemple avec la polychromie.
    Ce changement affecte l'ensemble des oeuvres, la sculpture qui gagne en expressivité, l'orfèvrerie qui met en scène les reliques, la composition des vitraux et surtout la structure des grands édifices caractéristiques : saint-denis, chartres, bourges.
    L'analyse débouche sur une interprétation qui renouvelle entièrement notre appréhension de l'espace de la cathédrale.

  • En France, au début du XVe siècle, le modèle de l'armée féodale atteint ses limites. Ainsi, à Azincourt, en 1415, les archers et arbalétriers sont laissés de côté ou mis dans l'impossibilité de jouer leur rôle de soutien de la cavalerie lourde, livrée à elle-même. Cet échec signe, !"#$%&'&()*+ %#+ ,(+ &+ %#+ -!."/'#)0&+ &+ %#+ 12&3#%&"0&4+5#"#%%6%&'&()*+ %7#")0%%&"0&+ 8+ .9! "&+ s'améliore et se perfectionne. Elle devient une spécialité française et donne naissance à des bombardes monumentales qui, outre leur puissance sans précédent témoignent aussi de la richesse et du pouvoir de leurs propriétaires.
    Le milieu du XVe siècle marque un tournant décisif dans l'organisation de l'armée, dans la conduite de la guerre et dans les moyens techniques utilisés. L'action de Jeanne d'Arc, aussi brève que marquante, se traduit par un retour à une politique offensive de la France.

    Artillerie plus mobile et performante, l'armée royale permet au souverain de reconquérir les territoires occupés par les Anglais, de mettre un terme à la guerre de Cent Ans et de conquérir les grands duchés indépendants. En 1515, avec la victoire de Marignan, François Ier renoue avec la tradition du roi chevalier, guerrier et victorieux.

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