Belles Lettres

  • « Ce ne sont pas des mémoires. C'est trop tôt. Ce n'est pas un journal. Je ne vois pas assez de choses. Ce sont des notes, des notes dont je veux me souvenir et que seul, peut-être, j'aurai du plaisir à relire. » Lorsque Maurice Garçon (1889-1967) inaugure par ces mots le premier cahier de son journal, en 1912, il ne se doute pas qu'au cours du demi-siècle à venir et jusqu'à la veille de sa mort, il va en remplir 41 autres. Il a vingt-trois ans et vient de prêter serment au barreau de Paris. Ses cahiers deviennent ses confidents quotidiens : il se précipite presque chaque soir sur les pages à noircir. Il note, raconte ses journées avec verve. La période de l'Occupation lui donne l'occasion de déployer tous ses talents de chroniqueur. Il sillonne Paris et la province, enquête, furète, recoupe : nous voici conviés à une ahurissante traversée des années noires, histoire immédiate haletante. Maréchaliste de la première heure, il fait volte-face après l'armistice et, après le vote des pleins pouvoirs à Pétain, le 10 juillet 1940 : il ne cessera plus de fustiger « le Vieux ». Fureur patriote, chagrin sans pitié, colère, espoir, désespoir. Honte de la collaboration. Virulence contre les nouvelles lois de Vichy. Son journal déborde. Portraits, détails méconnus, anecdotes, parfois révélations, Maurice Garçon se livre avec une enviable facilité d'écriture et le mérite constant de s'interdire toute retouche. Car ce qu'on découvre est un premier jet, un premier jet presque sans ratures, qui ne sera jamais repris ni retravaillé. On lit sur le vif.

  • Récits des survivants : mémoire et histoire.
    27 octobre 1942 : 4 000 juifs du ghetto de Wierzbnik sont déportés au camp d'extermination de Treblinka II et près de 1 600 sont envoyés comme main-d'oeuvre à Starachowice, dont le chef de la police criminelle est un certain Walther Becker.
    8 février 1972 : la cour de justice de Hambourg acquitte Walther Becker, le lavant de l'accusation de crimes de guerre commis à l'encontre de la population juive du ghetto de Wierzbnik, au motif de témoignages peu fiables et divergents.
    Devant ce qui lui semble être une parodie de justice, Christopher R. Browning se penche sur les récits des survivants et les interrogatoires réalisés en vue du procès Becker. Il s'attache alors à un « objet » historique relativement peu étudié pour lui-même faute de documentation, le camp-usine de travail forcé. S'appuyant sur les 292 témoignages de victimes du camp de Starachowice recueillis de 1945 à 2008, il écrit une magistrale histoire des camps-usines de cette ville industrielle polonaise et soumet à l'analyse critique les témoignages oculaires qu'il confronte les uns aux autres.
    Cette recherche inédite sur un des aspects du génocide juif nous place au coeur des histoires d'héroïsme, de compassion, mais aussi de corruption, de choix contraints et désespérés d'hommes et de femmes, de parents et d'enfants, qui sont autant de stratégies de survie.

  • Cet ouvrage, fondé sur une enquête au plus près des sources et qui emprunte ses méthodes à la microhistoire, restitue une autre réalité et propose un autre modèle économique des campagnes médiévales. Le lieu en est la vallée du Vallespir qui borde le massif du Canigou (Pyrénées-Orientales) et, en particulier, le bourg d'Arles-sur-Tech. Le temps est celui de la fin du Moyen Âge, les XIVe et XVe siècles, quand la Couronne d'Aragon s'étend au-delà des Pyrénées vers la plaine du Roussillon, le Vallespir et le Conflent.
    Des milliers d'actes notariés témoignent encore aujourd'hui de la passion de l'écrit qui traverse cette société de montagne et se concrétise dans les études notariées des bourgs et des villages. Les affaires s'y nouent, les contrats sont établis, les réussites et les échecs enregistrés. La vallée du Vallespir est un district industriel, traversé et unifié par des circulations de produits, de capitaux et de savoirs, portées par des entrepreneurs ruraux dont les biographies ont été patiemment reconstituées. Elles permettent d'explorer de façon neuve l'économie des campagnes. Entreprises muletières, teintureries et ateliers de corroyage, mines, forges et fonderies, scieries sont des lieux de travail où se croisent main-d'oeuvre locales et étrangères, souvent qualifiées et aux horizons lointains. Si les financements de l'industrie peuvent provenir de la ville proche, des membres de la notabilité des bourgs pourvoient activement aux investissements dans des entreprises qui sont souvent détenues par leurs voisins et leurs proches. Ces espaces de travail et d'échanges sont aussi des territoires techniques où se déploient des innovations comme autant d'expériences partagées et simultanées à l'échelle du continent européen et dont témoigne aussi l'industrie au village.

  • Dans l'historiographie et la documentation officielle, le Collège de France - institution emblématique de la « Renaissance des bonnes lettres » et lieu de consécration le plus élevé du monde académique français - se présente comme un établissement « où s'enseignent non les branches de la Science qui sont faites, mais celles qui sont en voie de se faire » (Ernest Renan, 1868). Il serait caractérisé par l'évolution des intitulés de ses chaires pour s'adapter aux évolutions des savoirs.
    Mais la permanence des intitulés de chaires dans les premiers siècles d'existence du Collège (la chaire de grec a existé de 1530 à 1814, celle de mathématique de 1530 à 1941, celle de médecine de 1542 à 1950) semble démentir cette affirmation, ou du moins la nuancer. La transformation des intitulés de chaires n'a été réellement instituée qu'à la fin du XVIIIe siècle, pour devenir la règle aujourd'hui où les intitulés sont souvent le reflet du programme de recherche individuel de l'enseignant.
    Le présent ouvrage interroge le passage du Collège royal de l'Omnia docet (qui enseigne tout) au Collège du « Nova docet, qui n'enseigne, qui ne doit enseigner que ce qui ne s'enseigne point ailleurs » (Lucien Febvre, 1951). Les auteurs s'intéressent aux mécanismes qui ont guidé ces évolutions mais aussi aux va-et-vient entre ces deux ambitions du Collège.
    À travers l'évolution

empty