Gallimard

  • En 1968, je reçus proposition d'écrire, pour la collection Trente journées qui ont fait la France, le livre consacré à l'un de ces jours mémorables, le 27 juillet 1214. Ce dimanche-là, dans la plaine de Bouvines, le roi de France Philippe Auguste avait affronté malgré lui la coalition redoutable de l'empereur Otton, du comte de Flandre Ferrand et du comte de Boulogne Renaud ; il était, grâce à Dieu, resté le soir maître du champ. L'empereur avait détalé ; les deux comtes rebelles étaient pris. Victoire, comme on l'a dit et répété, fondatrice : les assises de la monarchie française en furent décidément raffermies. Une bataille. Un événement. Ponctuel. Retentissant.

    Quel intérêt, pour le grand historien des sociétés médiévales que fut Georges Duby, attaché aux profondeurs d'une histoire longue et lente, d'accepter de traiter un sujet aussi convenu dans une collection qui, de surcroît, incarnait un genre d'histoire si étranger à celui dont il était un illustre représentant ?
    Renouveler de fond en comble l'approche de l'événement. Le subvertir de l'intérieur. Substituer au récit une anthropologie de la guerre au XIIIe siècle et amorcer une histoire du souvenir. Planter le drapeau de l'histoire nouvelle sur l'Annapurna de l'histoire la plus traditionnelle, écrit Pierre Nora, l'historien des lieux de mémoire, dans sa préface qui situe ce grand classique dans le mouvement de la production historique.

  • Guillaume, issu d'un modeste lignage, est né au milieu du xiième siècle.
    Champion de tournois jusqu'à quarante ans, il a servi fidèlement les plantagenêts : henri ii, son fils aîné henri le jeune et les cadets richard coeur de lion et jean sans terre. en récompense, on lui a donné pour femme l'un des plus beaux partis d'angleterre. il a combattu philippe auguste et c'est à soixante-treize ans, comme régent d'angleterre du jeune henri iii, qu'il a remporté contre le futur louis viii la bataille de lincoln en 1217, qui obligea les français à conclure la paix et à évacuer l'angleterre.
    Apprenant la mort de guillaume dans la tradition des croisés, philippe auguste et ses barons le proclamèrent " le meilleur des chevaliers ".

  • Barbastro est, pourrait-on dire, la bataille de Poitiers de l'histoire de l'Espagne : un fait d'arme - une défaite non décisive de troupes musulmanes - qui, au fil des siècles, est sublimé par un récit national en une date majeure des Croisades et de la Reconquête. Une aubaine pour les historiens en quelque sorte.
    Au printemps 1064, une armée de guerriers franchit les Pyrénées pour gagner l'Espagne. Des cavaliers pour la plupart, animés, a-t-on dit, d'une soif de vengeance et d'un désir d'en découdre avec l' Autre, c'est-à-dire le musulman. Celui-ci méritait d'être puni puisque, non seulement hérétique, il venait d'occire le souverain aragonais avec lequel plusieurs lignages nobiliaires d'outre monts avaient tissé des liens d'amitié. Ils choisirent pour cible une petite cité musulmane de la vallée de l'Ebre appelée Barbastro, qu'ils enlevèrent avant de la perdre à nouveau l'année suivante.
    La nouveauté était qu'il ne s'agissait plus d'entreprises individuelles et d'une portée limitée, mais d'une expédition de plusieurs milliers d'hommes venus du nord et rejoints par des guerriers normands d'Italie et des contingents catalans. Ces troupes se seraient mobilisées à l'appel du pape : pour nombre d'historiens c'est ici, au pied des Pyrénées, que serait née la « Croisade ».
    Sans doute quelques puissants, sous l'influence d'abbés ou d'évêques, se sentirent-ils très tôt porteurs d'une mission chrétienne ; mais faire de la guerre contre les musulmans une idéologie répandue pendant le haut Moyen Âge est erroné tant la réception du message fut réduite :
    Des comtes chrétiens s'entendirent avec des arabes pour attaquer Compostelle, le haut-lieu de la chrétienté hispanique, et les pauvres hères qui peuplaient les campagnes ou les bourgades naissantes n'avaient pour leur part qu'une maigre idée de l'Islam et des musulmans. C'est tout autant l'envie de combattre, de vaincre et de conquérir et le désir de s'emparer d'un butin qui animèrent les combattants.
    A la manière de Georges Duby dans La bataille de Bouvines, les deux auteurs déploient toute la richesse de l'histoire événementielle, lorsqu'une bataille sert de révélateur des structures, des cultures et des sensibilités. Basbatro, bataille qui demeure mal éclairée par les sources, qu'elles soient arabes ou latines, est comme Bouvines un de ces événements qui, tel un pavé jeté dans la mare, font « remonter des profondeurs une sorte de fond un peu vaseux, qui fait apparaître ce qui grouille dans les soubassements de la vie ».

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